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Si j’étais... Alain Juppé

Karl Zéro se met dans la peau d'Alain Juppé, candidat à la primaire de la droite et du centre pour l'élection présidentielle de 2017.

Article rédigé par franceinfo - Karl Zéro
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min
Alain Juppé à Agen, le 4 septembre. (GEORGES GOBET / AFP)

Si j’étais Alain Juppé, je serais très calme. Posé. Serein. J’ai "l’identité heureuse", moi. On ne se refait pas. Alors, certes, me voilà donné à égalité dans les sondages avec mon jeune challenger Nicolas Sarkozy. Les sondages ? Les bras m’en tombent. Sarkozy ? Les bras m’en tombent. La primaire ? Les bras m’en tombent.

Tout ça, c’est de l’écume, ça ne m’inquiète pas le moins du monde. Je n’irai pas jusqu’à vous dire que "Ça m’en touche une sans faire bouger l’autre", comme disait Chirac, mais voyez-vous, je suis de l’ancienne école. Celle des vrais gaullistes, aguerri par 30 ans de luttes au couteau avec mes compagnons du "repaire", comme on appelait à l’époque le RPR, et je sais que pour gagner, il ne faut surtout pas être donné gagnant. Comme Chirac en 1994, qu’on disait fini. Vous voyez où ça l’a mené ? Aux Hespérides. Mais avant, à l’Elysée. Hé ! hé ! Deux fois.

Si j’étais Alain Juppé, je ferais donc tout pour passer du statut de vainqueur désigné de cette primaire à celui de perdant prévisible, et vous noterez que je m’y emploie avec toute l’énergie dont je suis capable. Oh je sais ! on dit ici où là –euh... non, partout– que je suis trop âgé. Mais 71 ans, c’est jeune ! Hillary Clinton, elle a quel âge ? 68 ans ! 3 ans de moins que moi, et ça ne l’empêche pas d’être en pleine… pneumonie.

Et puis, 71 ans aujourd’hui c’est comme 35, à mon époque. J’ai juste la chance d’avoir 35 ans pour la seconde fois. Notez enfin que 71 ans, c’est quand même 9 ans de moins que l’âge de la retraite légale que nous ferons voter dans les 100 premiers jours de mon premier quinquennat.

"Je ne triche pas, moi"

Alors vous me direz : immobilisme, absence médiatique, message inaudible, et pas trace d’un storytelling qui fasse rêver. C’est vrai. C’est exactement ça et c’est voulu. Mon staff de campagne s’était un peu emballé:  "Quand Alain va rentrer de vacances, vous allez voir ce que vous allez voir." Que voulez-vous, Alain n’est pas rentré de vacances ! Je ne triche pas, moi. Je ne parle que si j’ai un truc à dire.

Et là, franchement, je vois pas. Promettre le retour du plein emploi ? Ce serait peu crédible. La fin du terrorisme ? Déraisonnable. Que la France va rembourser sa dette ? Irréaliste. Que l’Europe va nous sauver ? Même un garçonnet de six ans sait que non.

Alors, à quoi bon me présenter moi, Alain Juppé, à cette primaire ? Qu’est ce que je suis allé faire dans cette galère ? Un homme de ma stature. Je vais devoir débattre avec des quotients intellectuels à deux chiffres, me laisser mordiller les mollets par ces roquets auxquels je rappellerai que j’ai été Premier ministre de la France. Je dois faire quoi ? Protéger NKM des avances probables de M. Poisson, puis subir les assauts de M. 100 000 Volts, l’insatiable Nicolas, sans rien dire ?

Une course à l'échalote 

Que faire ? Le 20 novembre c’est demain, c’est dans huit semaines. Il faut agir, surprendre. Je me pose la question tous les jours, en regardant par la fenêtre de mon bureau, à Bordeaux, les goélands qui virevoltent en courbes majestueuses dans le petit matin sur la Garonne brumeuse. Je me suis laissé entraîner dans une aventure stupide où je dois me mesurer à des nains, alors que depuis le Quai d’Orsay, je tutoyais les grands de ce monde, je trinquais à la vodka avec Poutine, j’avalais des hamburgers avec Obama, et je vais avoir à subir les leçon du sinistre François Fillon, le Nosferatu de la Sarthe ?

Si j’étais Alain Juppé, je sais: je me retirerais dès aujourd’hui de cette pitoyable course à l’échalote. Je dirais que pour rester heureux (au niveau de mon identité), j’ai mieux à faire en novembre, que je pars à Venise, et que je reviendrais en avril pour me présenter sans étiquette au premier tour de la Présidentielle. D’ici là, Sarkozy aura gagné sa petite primaire, et tellement fatigué les français avec ses angoisses contagieuses que tout le monde sera content de me revoir, et votera massivement pour moi. Je serai élu dans un fauteuil et Bordeaux sera la nouvelle capitale de la France.

Et voilà. Mais tout ça, même s’il commence à le comprendre, jamais Alain Juppé ne vous le dira.

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