Irak 2003 : un mensonge pour une guerre

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Aux côtés de Nicole Bacharan, historienne spécialiste des Etats-Unis et co-auteure des “Grands jours qui ont changé l’Amérique” (ed. Perrin), Patrice Gélinet revient sur l’une des plus célèbres manipulations des faits : les supposées armes de destruction massive détenues par Saddam Hussein qui ont déclenché la guerre en Irak.

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Radio France
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Le président américain George W. Bush prend la parole avant de signer la résolution conjointe du Congrès autorisant les États-Unis à recourir à la force contre l'Irak si nécessaire, le 16 octobre 2002, à la Maison Blanche à Washington. (LUKE FRAZZA / AFP)

En 2002, l'administration américaine chercha des preuves, quitte à les inventer, que le dictateur irakien détenait des armes de destruction massive, menaçant les États-Unis et leurs alliés, et que l'Irak faisait partie des trois pays qui, aux yeux de la Maison-Blanche, étaient complices du terrorisme qui venait de frapper les États-Unis le 11 septembre 2001. Objectif : justifier une guerre contre l'Irak, y entraîner leurs alliés et obtenir l'aval des Nations unies pour renverser Saddam Hussein.

Patrice Gélinet : Cette guerre était voulue dès le 11 septembre, alors que l'Irak n'était en aucune manière responsable de ses attentats...

Nicole Bacharan : le 11-Septembre a été un choc absolument colossal. Mondial, mais américain évidemment, et également au sein du pouvoir américain. Ils ont réellement été pris par surprise et par surprise, aussi par l'ampleur des dégâts. Et dans la journée du 11 septembre, alors que George Bush, lui, était à bord d'Air Force One parce qu'il était en voyage et que les agences de sécurité lui et interdisaient pendant toute la journée d'atterrir à Washington, il y avait des réunions dans le bunker de la Maison-Blanche, chez le vice président Dick Cheney, avec Condoleezza Rice, la conseillère à la sécurité, Donald Rumsfeld à la défense, et ils regardaient les cartes d'Afghanistan, puisque dès qu'on a su que c'était Ben Laden et c'était évident à ce moment-là, pour préparer une réplique, une revanche sur l'Afghanistan. En regardant ces cartes, ils se sont dit "on tape sur quoi ?". Il n'y a pas d'infrastructures en Afghanistan, il y a peu de villes. On ne sait pas où les terroristes se cachent. Et au fond, dans l'après-midi même, certains autour de Donald Rumsfeld se disent "ce serait peut-être le moment de penser à l'Irak."

Vous dites qu'au fond, d'une certaine manière, peut être que George Bush junior voulait au fond finir le travail de son père...

C'est vrai que dès 91, la question s'est posée. Mais George H. Bush, le père, donc, a respecté le contrat, si j'ose dire. Pour cette guerre de 1991, il a réuni une vaste coalition internationale. Il avait l'aval de l'ONU. Il avait une mission précise, il l'a remplie et certains autour de lui disaient "il faudrait peut-être aller jusqu'à Bagdad". Mais il a dit "non, si je vais jusqu'à Bagdad, je n'ai plus de légitimité internationale". Quand son fils arrive au pouvoir en janvier 2001, il n'a pas du tout l'idée de renverser Saddam Hussein, il ne s'intéresse pas au Moyen-Orient, ou à peine. Mais le 11 septembre l'a changé. Alors, c'est vrai, est ce qu'il y a un complexe d'Œdipe, est-ce qu'il veut aller plus loin que son père ? Est ce qu'il se dit que finalement, c'est le moment d'y aller ? Ça a pu jouer, en tout cas dans sa psychologie.

En fait, il ne s'intéresse pas, au début de son mandat de président, à l'Irak et au fond, derrière lui, il y avait toute une série de ce qu'on appelle les néoconservateurs. Qu'est-ce qu'ils voulaient ?

Les néoconservateurs, les vrais, de vrais, si j'ose dire, c'est la deuxième ligne. Dick Cheney, Donald Rumsfeld, ce sont des vieux guerriers de la guerre froide. C'est le complexe militaro industriel. C'est vraiment des durs. Mais leurs assistants, leurs adjoints et leurs conseillers immédiats, ce sont des néoconservateurs. Par exemple, Paul Wolfowitz derrière Donald Rumsfeld, Steve Carbone et quand même pas mal d'autres. Et eux, ce sont des idéologues. Ce sont des gens un peu plus jeunes qui ont fait leurs classes à l'université dans les années 70, qui ont à l'époque été très choqués par une forme de décadence, de culpabilisation américaine, d'amoindrissement au moment de la guerre du Vietnam et qui croient dur comme fer aux grandes valeurs occidentales. L'Occident comme modèle universel, et ils n'ont aucune expérience militaire. Mais ils ont de grands grands projets, comme les gens qui, finalement, ne connaissent pas grand-chose de la réalité, mais ont de très belles théories.

Il n'y a aucune espèce de preuve que l'Irak détient des armes de destruction massive. Et finalement, comme il n'y a pas de preuves, on va les inventer. Commence alors une véritable campagne de propagande, instrumentalisant notamment les médias en leur fournissant de fausses nouvelles. Les médias ont joué un très grand rôle pour essayer d'entraîner l'opinion publique américaine dans cette guerre qui les indiffère au début.

Et c'est vrai que les médias n'ont pas décidé qu'il fallait faire la guerre, mais elles ont été entraînés dans la période post-11 septembre où venait de la Maison-Blanche, de Washington, immédiatement la sentence et j'ai envie de dire 'vous êtes antipatriotique', ça muselait pratiquement tout le monde. Tous ces responsables étaient extrêmement affirmatifs et on avait du mal à croire qu'ils inventaient ou qu'au moins disons, même s'ils n'inventaient pas tout à fait, l'affaire n'était pas très sûre. On avait du mal à le croire. Les médias ont fait relativement confiance.

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