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Sur les traces de "l'Oiseau blanc", le premier vol transatlantique

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Le mystère dure depuis 86 ans. Le 9 mai 1927, L'Oiseau blanc de Nungesser et Coli disparaît alors que les deux pilotes tentent de réaliser la première traversée de l'Atlantique. Douze jours après, Charles Lindbergh sortira vainqueur de cette épopée, en réussissant la traversée de l'Atlantique à bord du Spirit of Saint-Louis. Depuis quatre ans, un homme se bat pour redonner leur vraie place dans l'histoire de l'aviation aux deux pilotes. Convaincu que leur biplan s'est abîmé au large de Saint-Pierre et Miquelon, aux portes de l'Amérique.
Article rédigé par
Radio France
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Dans les
eaux de Saint-Pierre et Miquelon, la vedette bleue Zéphyr charrie un sonar et
un magnétomètre. A trois nœuds de moyenne (5 km/h), le bateau avance le long de lignes imaginaires de 5.000 mètres. Le moindre espace est passé au peigne fin : "On
quadrille l'équivalent de deux terrains de football chaque jour",

confie Pierre Le Normand, qui est aux commandes de la vedette. Dans cette zone,
au large du port de Saint-Pierre, les fonds vont de 40 à 130 mètres de profondeur. Cette fois, la campagne de recherches
s'étale du 15 mai au 7 juin. Pour Bernard Decré, l'infatigable président de
l'association La recherche de l'Oiseau blanc, c'est déjà la quatrième.
Quatre-vingt-six ans après la disparition de Nungesser et Coli, le 9 mai 1927,
ce passionné de voile et d'aviation espère toujours trouver une trace des deux
aviateurs.

Témoignages
des Saint-Pierrais

Pour
délimiter la zone de recherches (deux kilomètres carré cette année), Bernard
Decré a compilé, amassé, des dizaines de témoignages de Saint-Pierrais. Il est
allé à la rencontre des plus anciens, dans leurs maisons colorées de
Saint-Pierre ou à la maison de retraite. Il a écouté leurs récits et a trouvé
une pépite : le témoignage, indirect, du pêcheur Pierre-Marie
Lechevallier, aujourd'hui décédé. Mais Eugène Morel, 97 ans, se souvient d'avoir
entendu l'homme se confier. "Ce jour-là, il a entendu le bruit d'un
moteur et des cris, comme des appels au secours".

Pour
Bernard Decré, cela ne fait aucun doute. Peu importe les spéculations sur un
crash de l'avion dans la Manche ou dans l'Etat américain du Maine, les deux
aviateurs sont bien arrivés jusqu'à Saint-Pierre, après 35 ou 36 heures de vol.
"Il n'y avait pas d'autres avions dans le secteur", assure
Bernard Decré, "Il n'y a pas pu avoir méprise ou confusion, d'ailleurs
on a plusieurs autres éléments et témoignages, ils ont été vus à Terre-Neuve,
on sait grâce aux archives que des bouts d'ailes ont été trouvés par les
garde-côtes, une dame dit aussi qu'elle a vu comme deux mouettes blanches l'une
au-dessus de l'autre et qui faisaient un drôle de bruit. Cela ne fait aucun
doute maintenant, on est certains qu'ils sont là. C'est comme un très grand
puzzle et on a suffisamment de pièces pour voir le circuit. Mais le puzzle
n'est pas fini".

Trouver
le moteur

La pièce
essentielle qui manque, c'est le moteur de l'avion. L'élément qu'espère trouver
la petite équipe qui chaque jour scrute les fonds marins. "Une partie
du moteur est en fer, donc on pourra le voir avec le sonar, mais il faut passer
à moins de quinze mètres",
explique Hervé Blanchet, l'un des
ingénieurs présents à bord de la vedette Zéphyr. "Comme l'avion a dû se
disloquer, le reste du biplan a dérivé dans les courants marins du Labrador qui
descend vers les Etats-Unis".

Pour
cette campagne de recherches, Bernard Decré a reçu le soutien financier de
l'équipementier français Safran, leader mondial des moteurs d'avions civils. Le
PDG du groupe, Jean-Paul Herteman, s'intéresse à l'aventure car le moteur de
l'avion était de marque Lorraine-Dietrich, société absorbée plus tard par
Safran. Mais Jean-Paul Herteman le reconnaît lui-même, "retrouver le
moteur de l'avion est comme rechercher une aiguille dans une meule de foin".

Prohibition

En 1927,
Saint-Pierre est la plaque tournante de la prohibition. L'archipel sert même de
repaire à Al Capone et aux gangs venus profiter de ce juteux marché clandestin.

Le 9 mai 1927, des bans de brume flottaient sur Saint-Pierre. Selon plusieurs
experts, l'Oiseau blanc aurait pu être pris pour cible par les coastguards
(garde-côtes) américains, qui l'auraient confondu avec l'appareil d'un
bootlegger (trafiquant). L'hypothèse, si elle n'est pas vérifiée, est
vraisemblable.

Quoi
qu'il en soit, difficile de la vérifier aujourd'hui. Car même 86 ans après les
faits, l'affaire n'est pas si simple. De nombreux éléments, indices et archives
de l'époque ont mystérieusement disparu. Tout comme cette valise diplomatique
expédiée de Washington vers Paris et qui aurait pu contenir des débris de
l'Oiseau blanc. L'historien de l'aviation, Bernard Marck, a une
explication : "A cette époque, on est au cœur de la bagarre pour
la première traversée aérienne de l'Atlantique. Vous avez la plupart des grands
pilotes de l'époque qui piétinent à New-York, qui attendent pour traverser et
qui n'y arrivent pas et se cassent la figure au décollage. Et Lindbergh, deux
semaines plus tard, va réussir le vol. C'était extrêmement important de pouvoir
dire 'c'est nous les premiers'. Alors imaginez le tollé en France si on avait
dit que les Américains avaient abattu un avion français avec, à bord, deux
héros de guerre. Il n'était pas supportable d'imaginer ce genre d'affaire. On a
étouffé l'affaire très certainement pour ces raisons-là".

Enjeu

Si un
élément du biplan de Nungesser et Coli était un jour retrouvé, au large de
Saint-Pierre, Henri Paturel, Saint-Pierrais de 77 ans, en est persuadé, *"les
deux Français seraient les premiers à avoir traversé l'Atlantique en avion,
avant Lindbergh".

  • L'Amiral Olivier Lajous, qui suit de très près les recherches et qui s'est
    rendu à Saint-Pierre lors d'une précédente campagne, ne dit pas autre chose. "Ce
    serait un exploit extraordinaire qu'il faudrait inscrire dans les annales de
    l'aéronautique. Parce que quand on est à Saint-Pierre, on a vraiment traversé
    l'Atlantique. On est aux portes de l'Amérique. On couperait l'herbe sous le
    pied de Lindbergh. Ce serait d'autant plus extraordinaire que c'était contre le
    vent, contrairement à Lindbergh".
     

Le
petit-fils de Charles Lindbergh, présent à Saint-Pierre pour assister aux
recherches, est moins catégorique, mais il soutient la belle aventure lancée
par Bernard Decré. "Etre ici aujourd'hui pour essayer de trouver
Nungesser et Coli est très particulier",
explique Erik Lindbergh, "C'est
l'occasion peut-être de résoudre un vieux mystère. Mon grand-père
(Charles
Lindbergh, ndlr) s'est vraiment inquiété de ce qui leur était arrivé, après
sa traversée il a demandé si on avait des nouvelles d'eux... Donc pour moi, c'est
très important. Nungesser était un pilote beaucoup plus accompli que mon
grand-père, il avait abattu de nombreux avions ennemis pendant la première
guerre mondiale. En tant qu'aviateur, je veux savoir ce qui s'est passé,
jusqu'où ils sont allés. Et s'ils sont arrivés jusqu'ici, c'est une superbe réussite. Pouvoir
écrire ce chapitre de l'aviation serait formidable".

En
attendant, les recherches se poursuivent. Jusqu'au 7 juin. Mais Bernard Decré
n'exclut pas de revenir l'année prochaine. L'homme avoue consacrer jusqu'à 50
heures par semaine à ses recherches. Il partage son temps entre son bureau de
Boulogne-Billancourt et les archives. En France mais aussi à Washington ou à
Saint-Jean de Terre-neuve. L'aventure lui occupe tellement l'esprit que Bernard
Decré fait des insomnies, se lève, la nuit, quand une idée lui vient. "C'est
comme un roman policier, il y a tous les ingrédients",
dit-il, "c'est
fabuleux, c'est plus qu'Agatha Christie, c'est en pleine prohibition, c'est la
mafia... Et puis c'était un bras de fer entre la France et les Etats-Unis, c'était
la première manche du match Airbus contre Boeing". 

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