Guerre en Ukraine : des enregistrements révèlent le désespoir des soldats russes sur le front

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À quoi ressemble le quotidien des soldats russes envoyés sur le front ukrainien ? Alors que Vladimir Poutine prend la parole ce vendredi 30 septembre pour officialiser en grande pompe l'annexion de plusieurs régions, le "New York Times" dévoile des conversations téléphoniques des soldats à leurs proches.

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Radio France
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Des soldats russes participent aux exercices militaires "Vostok-2022" à Ussuriysk (Russie), le 6 septembre 2022. (RUSSIAN MINISTRY / MAXPPP)

D'eux, on ne connaîtra qu'un prénom. Ils s'appellent Sergueï, Nikita, Aleksandr, Andreï ou Ievguéni. Tous étaient déployés à Boutcha près de Kiev en mars dernier. En cachette de leur commandement, ils ont réussi à passer quelques coups de fil à leurs parents ou leur fiancée. Les services de renseignement ukrainiens ont intercepté au total plus de 4 000 conversations. Ils les ont transmises au New York Times, qui les a traduites et authentifiées.

En écoutant ces voix souvent lasses, parfois exaspérées, on découvre le décalage abyssal entre la réalité de la guerre et le récit qu'en font les autorités russes ou les médias d'Etat.  "Il y a une forêt ici, où la division a son QG. J'y suis entré et j'ai vu une mer de cadavres, en civil. Une mer. J'avais jamais vu autant de corps de toute ma putain de vie. Un truc de taré... On ne voit même pas où ça s'arrête", dit Sergueï dans l'un des enregistrements. Il poursuit : "À la télé, ils veulent juste tromper les gens, en mode 'Tout va bien ! Y'a pas de guerre, juste une opération spéciale.' En vrai, c'est une putain de vraie guerre !"

"Ces péquenauds avancent et nous, on reste plantés là"

La plupart de ces soldats expliquent avoir été envoyés au front sans entraînement et sans comprendre le sens de leur engagement. "Je n'ai pas vu de fascistes ici, juste des gens qui vivaient normalement", raconte encore Sergueï.

"On était 400 paras. Et on est 38 survivants, parce que les chefs nous ont envoyés à l'abattoir", témoigne un autre. Tous disent à leurs proches la chaîne de commandement défaillante, leur propre artillerie qui les vise par erreur, le matériel vétuste ou absent, les pertes massives dans leurs rangs, l'offensive vers Kiev qui patine alors que les Ukrainiens avancent. "Ces péquenauds avancent et nous on reste plantés là. Je n'aurais jamais pensé finir dans dans une merde pareille", témoigne Nikita, qui emploie le terme 'Khokhols', une insulte utilisée par les Russes pour parler des Ukrainiens. 

"Nos chars et nos blindés ont brûlé. Ils ont fait sauter des ponts, des barrages. Les routes ont été inondées. On peut plus bouger".

Sergueï

dans une conversation captée par les Ukrainiens

Rien de tout cela n'est complètement nouveau, mais ces conversations prennent encore plus de sens alors que la Russie cherche aujourd'hui à mobiliser en masse sa population.

"Tout a été pillé, tout le monde fait ça ici !"

Ces enregistrements parlent aussi des pillages commis par les forces russes. L'un d'entre eux explique à sa fiancée qu'il a forcé un coffre avec "5,2 millions de roubles" et qu'avec ils vont pouvoir s'acheter un appartement. D'autres, comme Nikita, racontent avec un peu de honte le comportement de voyous de leur unité dans les villages : "Tout a été pillé. Ils ont bu tout l'alcool, pris tout le pognon. Tout le monde fait ça ici".

Mais au bout des armes, il y a surtout l'épuisement, le ras-le-bol, la déprime : "J'ai vraiment envie de rentrer chez moi. J'en ai marre d'avoir peur de tout. Ils m'ont amené dans un putain de trou à rats. Qu'est-ce qu'on attend, là ? Qu'on se fasse tuer ?", raconte un anonyme.

Andreï semble, lui, au bord des larmes: "L'ambiance est hyper négative. Il y a un mec qui chiale, un autre qui est suicidaire, putain. Ils me fatiguent, ils me rendent malade". Certains s'en cachent moins que d'autres : l'armée, pour eux, c'est terminé. Mais d'abord, ils veulent juste rentrer. Vivants.

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