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Claude Lelouch : "J'ai réussi à faire de ma distraction préférée mon métier"

Tous les jours, une personnalité s'invite dans le monde d'Élodie Suigo. Cette semaine, un invité exceptionnel : le cinéaste Claude Lelouch remonte le temps en se livrant autour de cinq de ses films incontournables.

Article rédigé par France Info - Elodie Suigo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Le cinéaste Claude Lelouch à Marseille (Bouches-du-Rhône) le 31 mars 2022 (FRANCK PENNANT / MAXPPP)

Le réalisateur, producteur, scénariste, cadreur et passionné de cinéma, Claude Lelouch est l'invité exceptionnel du Monde d'Elodie toute cette semaine.

Celui que le cinéma n’a jamais quitté depuis ses sept ans, période pendant laquelle sa mère le plongeait dans les salles obscures pour échapper à la Gestapo, évoque ses souvenirs heureux et moins heureux.

Parmi ses 50 films, on remonte celui de sa vie avec : Un homme et une femme (1966), L’aventure, c’est l’aventure (1972), Les uns et les autres (1981), Itinéraire d’un enfant gâté (1988) et Roman de gare (2007). 

Claude Lelouch, après avoir été l’acteur principal de son père, cinéaste amateur, est devenu celui du documentaire de Philippe Azoulay sorti en mai 2022 : Tourner pour vivre.

franceinfo : Tourner pour vivre est un titre qui en dit long sur la place occupée par le septième art dans votre vie, c'est votre maîtresse, votre oxygène, un rêve de gosse éveillé ?

Claude Lelouch : Oui, oui. Quand j'ai découvert le cinéma tout jeune, ma mère me cachait dans les salles de cinéma parce qu'on était recherché par la Gestapo. J'ai tout de suite découvert que les gens qui étaient sur l'écran, c'étaient les mêmes que ceux qui étaient dans la rue, mais en plus beaux, en plus réussis, en plus courageux. Je me suis dit : tiens, je préfère fréquenter ces gens-là que les autres. J'ai donc réussi à faire de ma distraction préférée mon métier.

Enfant, vous avez effectivement vécu ce traumatisme. J’ai l’impression que c’est ce qui est devenu le moteur de votre vie.

Oui. J’ai vu ma mère pleurer toutes les nuits sous l’Occupation. Moi, j’ai connu une époque où les gens pleuraient, maintenant ils pleurnichent. J’ai connu une époque où les gens riaient, maintenant ils ricanent. C’est l’avantage des vieux cons comme moi, c’est qu’à un moment donné tout nous fait rire.

Votre père vous offre votre première caméra parce que vous ratez votre bac et qu'il veut absolument que vous ayez un premier boulot. Son but d'ailleurs, c'était que vous deveniez caméraman d'actualité.

Oui, enfin, mes parents se sont vite aperçu que le cinéma était la seule chose qui me calmait parce que je suis assez excité en général. Mon père était un cinéaste amateur et achète une petite caméra pour filmer ma naissance et donc le premier acteur que j'ai vu, c'est moi. Ce qui fait que quand il a vu que j'allais rater mon bac parce que je séchais tous les après-midis pour aller au cinéma, je ne pouvais pas m'en empêcher, il m'a offert une caméra et m'a dit : "Maintenant, démerde-toi"

"Mon père a compris très vite que le cinéma serait ce qui donnerait un sens à ma vie."

Claude Lelouch

à franceinfo

C'est en tournant en Russie, en 1957, le film : Quand le rideau se lève, la caméra sous l’imperméable parce qu’on n’avait pas le droit de tourner, que j’ai eu la chance pendant ce séjour d’aller aux studios Mosfilm où Mikhaïl Kalatozov tournait : Quand passent les cigognes. J'étais fasciné par les mouvements de caméra, par ce monde du rêve. Et comme on ne meurt jamais d'une overdose de rêve, j'ai dit : voilà le métier que je vais faire.

Il y a eu des déceptions. Je pense par exemple à votre premier long métrage, Le propre de l'homme. Vous avez commis beaucoup d'erreurs. Les Cahiers du cinéma avaient écrit à votre propos : "Retenez bien ce nom 'Lelouch', vous n'entendrez plus jamais parler de lui". Vous avez douté à ce moment-là alors que c'était tellement important pour vous de réussir ?

Ou bien vous vous suicidez, ou bien vous vous dites : "Je vais prendre ma revanche". J'ai eu envie à ce moment-là de leur montrer que la souffrance était très créative. Chaque seconde inventait celle d’après, donc je n’ai pas fait de programme. Si on m’avait dit que je ferais 50 films, je ne l’aurais jamais cru. Si on m’avait dit que j’aurais sept enfants et huit petits-enfants avec cinq mamans différentes, je me serais dit : mais c’est un scénario qui ne tient pas la route.  Donc je me suis amusé avec la vie, et elle me sème, me lance constamment des défis que j'aime relever.

Et la vie réserve surtout de belles surprises. Vous avez décidé de vous battre malgré la réticence de beaucoup à vous aider à financer le prochain film qui s'appelle Un homme et une femme et qui va être incorporé à la dernière seconde, alors que tout est clos, au Festival de Cannes. Qu'est-ce qui fait que ça bascule ?

Le hasard, qui est mon agent principal, la personne qui m'a donné les meilleurs conseils. François Reichenbach, qui était un ami, un grand metteur en scène, voit le film et sort ému, bouleversé. Il me dit : "Il faut absolument que ce film aille à Cannes", alors on appelle le comité de sélection parce qu’il y avait un comité de sélection à l’époque et on leur dit : "Écoutez, il y a encore un film à voir". Ils avaient plus ou moins fait leur choix et François Reichenbach leur dit : "Je vous assure, il faut absolument voir ce film". Donc, on convoque le comité de sélection qui sort de la projection enthousiaste, emballé.

"Je crois que ça a été le plus beau jour de ma vie quand on m'a dit que j'allais représenter la France à Cannes avec 'Un homme et une femme'."

Claude Lelouch

à franceinfo

 

Il représente quoi ce film pour vous ?

C'est un peu un deuxième papa, une deuxième maman. C'est une deuxième naissance. Ça m'a permis à 26, 27 ans de renaître. Le succès est toujours un miracle qu’on ne peut pas expliquer comme tous les miracles. C’est comme les tours de magie, il ne faut pas essayer de comprendre pourquoi ça marche, il vous rend presque con.

Le succès vous a rendu con ?

Oui. On va essayer de reproduire le succès, mais on ne peut pas le reproduire. En essayant de le reproduire, on fait un bide. Et en faisant un bide, on recrée, on redevient créatif et on repart au combat.

Il y a eu une déception finalement, malgré l'Oscar, malgré la Palme d'or, c'est que votre père n'était plus là pour voir votre succès. C'est un grand regret pour vous ?

Ah oui. C'est le grand regret de ma vie parce qu'il a tellement cru dans mes possibilités cinématographiques, il a été vraiment mon premier spectateur, mon premier fan. C'était un homme qui m’a dit les quelques choses essentielles qu’on doit dire à quelqu’un. C’est un homme qui avait une vision du monde. Il a sauvé une partie de sa famille sous l’Occupation en leur disant : "Quand on est juif, il faut choisir entre la vie et l’argent". C’était un homme d’une lucidité incroyable, il avait le certificat d'études et un regard qui m'a fasciné et c'est vrai que j'aurais aimé qu'il me prenne dans ses bras, qu'il m'applaudisse.

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