TÉMOIGNAGES. "Un saut dans le vide" : comment les nouveaux contractuels dans l'éducation ont-ils vécu leurs premières semaines de classe ?

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Ils ont fait leurs premiers pas depuis la rentrée de septembre. Près de 7 000 nouveaux contractuels ont été recrutés pour pallier les postes non pourvus. Jamais ils n'ont été aussi nombreux dans l'Education. Alors qu'ils ont repris le chemin de l'école lundi, franceinfo a rencontré quatre d'entre eux en région parisienne

Article rédigé par
Thomas Giraudeau - franceinfo
Radio France
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Temps de lecture : 7 min.
Quentin, (à gauche) enseignant contractuel au collège ; Aude (au centre), enseignante contractuelle en maternelle ; et Jérémy (à droite) enseignant contractuel en primaire. (THOMAS GIRAUDEAU / RADIO FRANCE)

Un "saut dans le vide", et le sentiment d'être "prise dans un tourbillon". Aude, enseignante contractuelle, s'est retrouvée devant des moyennes sections de maternelle dans une école du Val-de-Marne, en banlieue parisienne, classée en éducation prioritaire. Elle a donc un effectif réduit, 19 élèves. Pas vraiment le temps de s'y préparer. Cette ancienne accompagnante des élèves en situation de handicap (AESH), a été prévenue de son affectation deux jours avant la rentrée. Elle remplace une enseignante partie en congé maternité. "J'ai été cherché ce que l'on fait en urgence, un kit de survie les premiers jours de rentrée, raconte Aude. J'ai bricolé, fait des choses comme j'ai pu. Et puis, en moyenne section, on peut assez facilement les occuper, avec des jeux, de la pâte à modeler, du dessin. Mais je ne me suis pas forcément sentie très bien dans ma classe au début, je n'arrivais pas à sortir la tête de l'eau."

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Heureusement, ses collègues la soutiennent, lui donnent quelques ressources pour préparer les activités. Un conseiller pédagogique est aussi venu en classe deux fois depuis la rentrée. Aude part d'une page blanche. Elle n'a jamais enseigné. Cette néo-contractuelle de 38 ans a passé le concours de professeur des écoles au printemps dernier, et l'a manqué de peu. Les premiers jours, quand elle rentre chez elle, elle est épuisée. "On donne tout, c'est très fatigant, confie l'enseignante. Ça demande énormément d'énergie. Mentalement, physiquement.

"Le soir, en septembre, ça a été très dur, je travaillais jusque tard, entre 23 heures et minuit. Je l'ai fait quelques fois mais après ce n'était plus possible. Je n'en pouvais plus, j'étais trop fatiguée. J'étais vidée."

Aude, enseignante contractuelle en maternelle

à franceinfo

Progressivement, Aude a gagné en organisation, en efficacité. Elle travaille moins tard le soir, se sent plus sereine et a l'impression que "les enfants le ressentent aussi". À l'épuisement général en septembre, elle a commencé à ressentir "de la satisfaction en octobre".

Une charge de travail exténuante

Les autres néo-contractuels passent eux aussi une partie de leurs soirées à préparer leurs cours. C'est le cas de Thomas, professeur de français dans un collège du Val-d'Oise, au nord-ouest de Paris. Il a lui aussi été prévenu juste avant la rentrée. Le jeune homme de 27 ans vient du monde de l'édition. Il avait besoin d'un métier plus stable, et d'un meilleur salaire. Il touche autour de 1 900 euros net. À peu près comme les enseignants titulaires en début de carrière. Mais il n'imaginait pas la charge de travail, au moins 50 heures par semaine. "Le temps de préparer les cours, de corriger les copies, explique Thomas. Et puis on découvre les séquences, donc il y a beaucoup plus de travail à fournir que pour les enseignants titulaires qui connaissent déjà les programmes. Surtout que mon collège est à 1h30 en transports en commun. Cela fait travailler très tard le soir, se lever tôt le matin. Donc ça veut dire un rythme de vie assez austère, spartiate." Et pour des résultats mitigés. Parfois, les collégiens en face de lui n'ont pas envie d'apprendre. "Un élève refuse de se mettre au travail, raconte l'enseignant. Après plusieurs remarques, il refuse toujours. Par rapport à ça, c'est vrai que je n'avais pas de formation, d'expérience non plus."

"Dans ces situations, c'est assez difficile de savoir ce qu'il faut faire. Est-ce qu'il faut ré-insister et y passer du temps au risque de perdre le reste de la classe et de pas pouvoir assurer son cours comme on l'aurait voulu ?"

Thomas, enseignant contractuel au collège

à franceinfo

Il n'a pas vraiment de réponses à cette question. Il lui manque de l'expérience et des savoir-faire sur "la gestion de classe, des situations auxquelles on peut être confrontés" : "C'est très difficile de récupérer une classe quand l'ambiance dévisse, et dur de préparer un cours quand on ne sait pas comment ça va se passer devant les élèves. Il faut de très grandes capacités d'adaptation." La formation de quatre jours suivie avant la rentrée ne l'a pas suffisamment aidé pour cela. Formation avec d'autres néo-contractuels recrutés par l'académie de Versailles. Des tuteurs doivent aussi normalement suivre chacun des néo-contractuels.

De l'investissement et de la frustration

Quentin est lui aussi professeur de français au collège, également en éducation prioritaire, dans les Hauts-de-Seine. Il a été confronté aux mêmes problèmes de discipline que Thomas. Ce doctorant en lettres modernes, et ancien assistant d'éducation (AED), en collège, essaye de relativiser : "Tu penses arriver, pouvoir faire ton cours. Et bien non, tu te rends compte qu'aujourd'hui, ils ne veulent pas travailler. Ils ont décidé d'être agité. Ce qui m'a paradoxalement rassuré. En fait, je passais beaucoup trop de temps à préparer. Trouver les meilleures activités qui puissent les intéresser. Mais ça ne marche pas à tous les coups."

"On passe beaucoup de temps à préparer en se disant que ça va être génial, et en fait ça les emmerde ! J'ai perdu une fois pied, débordé par une situation imprévue. Et là, ça fait peur parce qu'on ne sait pas comment s'en sortir."

Quentin, enseignant contractuel au collège

à franceinfo

Beaucoup d'investissement et de frustration, certains de ces contractuels ont eu songé à jeter l'éponge. Aude y a pensé certains soirs, en rentrant exténuée chez elle. Thomas, le prof de français, a hésité, mais tient pour ses élèves de 3e. Ils passent le brevet cette année. Quentin, lui, était plutôt en panique avant de commencer. Et puis, finalement, les points positifs l'emportent. "Il y a les déceptions du prof, raconte Quentin. Les cours qui ne marchent pas, une heure qui se passe mal. Mais il y a aussi la satisfaction du prof. Tu rigoles, t'apprends des choses. Eux t'apprennent plein de trucs. Il y a des moments où il y a des bonnes ondes dans la classe. Et toi, en tant que prof, t'es hyper satisfait !" Et puis, Quentin ne s'est pas senti seul. Il a été bien aidé par ses collègues, "pour préparer des cours, me donner accès à des ressources, m'expliquer le fonctionnement des outils informatiques qui sont pas très intuitifs. Sinon, je me serais senti complètement lâché dans la nature". Aude, Thomas et Quentin s'estiment chanceux. Ils ont enseigné dans un seul établissement depuis la rentrée.

Une envie de rester dans l'éducation ?

À l'inverse de Jérémy. Lui jongle entre trois écoles en Seine-Saint-Denis, et trois niveaux différents : CP, CE1, CM1. Mais le jeune homme, passé par la finance, y arrive grâce, selon lui, à son expérience. Il est enseignant contractuel depuis janvier 2022. D'abord, Jérémy s'est vite rendu compte que les enfants sont les plus concentrés le matin. Il enseigne donc les fondamentaux : les mathématiques, le français avant la pause déjeuner. Puis l'histoire, les sciences, les arts plastiques, le sport l'après-midi. "Je commence à avoir une certaine méthodologie de travail, explique Jérémy. Je vois à peu près comment enseigner, ce qui va accrocher les élèves quand même. Je prépare mes cours en trouvant tout sur Internet. Et mon expérience m'a aidé pour la gestion de classe."

"Après, ce que m'ont dit tous les profs, c'est qu'on devient à peu près enseignant au bout de cinq à six ans. Donc je commence tout juste à toucher au métier."

Jérémy, enseignant contractuel en primaire

à franceinfo

Tiendront-ils jusque-là, cinq à six ans dans l'enseignement ? Tous les quatre disent vouloir continuer quelques années. Thomas voudrait rester en collège, tandis qu'Aude voudrait basculer en élémentaire, et Jérémy dans le secondaire. Quentin vise, lui, un poste d'enseignant-chercheur en université mais ne s'interdit pas de continuer dans le secondaire. Tous veulent rester contractuels, pour pouvoir choisir dans quel département ou région ils enseignent, ce qui n'est pas le cas des professeurs titulaires dans le second degré.

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