REPORTAGE. "Il rendra la Turquie heureuse" : à deux jours du premier tour de l'élection présidentielle, les partisans de Kemal Kiliçdaroglu croient à la victoire

En Turquie, la prochaine élection présidentielle pourrait bien mettre fin à vingt ans de règne de Recep Tayyip Erdogan.
Article rédigé par Marie-Pierre Vérot, France Info
Radio France
Publié
Temps de lecture : 5 min
Une fresque montrant Kemal Kiliçdaroglu, le principal opposant au président sortant Recep Tayyip Erdogan, dans les rues d'Istanbul en Turquie le 5 mai 2023. (SAEID ARABZADEH / MIDDLE EAST IMAGES)

La Turquie se prépare à une élection capitale pour le pays mais aussi pour la région. Elle pourrait voir les Turcs tourner une page de deux décennies : vingt ans de pouvoir aux mains de Recep Tayyip Erdogan qui s’est peu à peu mué en autocrate. Jusqu'ici, l'actuel chef de l'État turc a toujours remporté les élections au premier tour, mais la donne a changé. Il affronte pour la première fois une opposition unie, qui veut croire en ses chances de victoire. D'autant plus que jeudi 11 mai, l’un des quatre candidats à la présidentielle a jeté l’éponge, et que les reports de ses voix favorisent l’opposition.

Cette crispation du camp présidentiel s'est bien sentie dans les derniers meetings d’Erdogan. Le président turc fait huer ses adversaires, les accuse d’être des trafiquants de drogue vendus aux LGBT voire d'être des terroristes. Ainsi lors du dernier meeting du président sortant, la foule a longuement scandé : "Kemal terroriste" et Erdogan a laissé faire, arborant même un petit sourire en coin. Il semble désormais que l’insulte est son dernier refuge face à une vague qui semble monter de tout le pays en faveur du changement, même s'il faut bien sûr rester prudent.

Un effet de la crise économique et de la flambée des prix

Un tel désaveu, après vingt ans au pouvoir, s'explique peut-être justement par cette longévité. Les Turcs sont fatigués de l'omniprésence d'Erdogan, de son omniprésidence, puisqu'il détient tous les pouvoirs et décide de tout dans le pays. Mais il y a aussi un effet de la crise économique et de l’inflation à plus de 100% qui assomme le pays. "Je sors le matin à la recherche de produits pas chers sur les marchés, raconte Sebahattan, que franceinfo a rencontré lors d'un rassemblement de l'opposition. On va d’un commerçant à l’autre pour savoir lequel fait des rabais. Mais le prix des pommes de terre est de 17, 18, 20 livres ! On se moquait des Européens qui achetaient les pommes à l’unité. Et maintenant nous faisons pareil avec les oignons. Il y a vingt ans on achetait le gramme d’or pour 20 livres, maintenant c’est 2 400 ! On ne peut plus marier nos enfants, c’est trop cher ..."

Les familles mais aussi les jeunes souffrent. Le chômage fait des ravages, ils sont tous endettés. Jann voudrait finir son doctorat mais il doit enchaîner les petits boulots pour s’en sortir. Et ce qui lui pèse, dit-il, c’est aussi la question des libertés. Il confie : "Ce qui nous manque le plus c’est d’aller bien, de nous sentir bien. Nous sommes jeunes, nous avons 24-25 ans mais nous sommes épuisés." 

"Ce n’est pas la peine de se mentir : nous vivons sous un régime autoritaire. Cela a un impact psychologique important, et nous sommes fatigués."

Jann

à franceinfo

L'espoir d'un changement de société

À ces jeunes, l’opposant Kemal Kiliçdaroglu promet un nouveau printemps. L'homme est âgé, il a 74 ans, mais il a du punch comme on s'en rend compte en écoutant ses meetings. Économiste de formation, dirige le Parti républicain du peuple, héritier d’Atatürk, et promet de réconcilier le pays si divisé aujourd’hui. "Il nous donne de l’espoir, il rendra la Turquie heureuse, veut croire Emine. Il va réconcilier les gens, les voisins qui sont devenus des ennemis. On ne s’entend plus les uns avec les autres comme avant. La Turquie est dans une très mauvaise situation ... Il faut que le monde le sache !"

Kiliçdaroglu promet donc de partager le pouvoir, de tourner la page de la corruption et de remettre l’économie sur les rails. Dans ses meetings festifs, on fait un cœur avec les deux mains et on scande : "Droit Loi Justice". Evcan attend beaucoup de son candidat : "Kemal Kiligdaroglu permettra le retour de l’égalité entre hommes et femmes. Malheureusement ce gouvernement s’est retiré de la convention d’Istanbul qui protège les droits des femmes. Et nous les femmes, ne sommes plus en sécurité, on peut nous attaquer, à tous moments, et même nous tuer." 

Si le pays tourne la page Erdogan, ce pourrait être une transformation colossale du pays, un changement d’ère. Bouleversement politique bien sûr puisque l’opposition veut revenir à un régime parlementaire, mais d'abord changement de société, comme une grande bouffée d’air frais. Aujourd'hui, les jeunes Turcs sont désenchantés et veulent quitter leur pays mais Nilüfer, étudiante, espère que cela aussi changera. "Entre nous, on se dit : 'On verra après les élections.' Pour nous, ce scrutin est une sorte de seuil qui va décider si on pourra vivre chez nous ou si c'est le moment de partir." Cette élection sera d'ailleurs suivie de près par toutes les capitales du monde.

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