Cigarettes de contrebande : des filières qui utilisent "les mêmes modes opératoires" que le trafic de drogue

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Les saisies de cigarettes contrefaites ont battu des records en 2021. Les criminels n'hésitent plus à installer des usines clandestines en France. Dans le nord de la France, à la frontière avec la Belgique, ce trafic prend de l'ampleur.

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Radio France
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Paquet de cigarettes. (SVEN HOPPE / DPA / MAXPPP)

C'est un trafic qui explose. La douane a saisi 402 tonnes de cigarettes contrefaites en 2021. Il s'agit d'un niveau record avec une hausse de plus de 41% en un an. La conséquence directe de la flambée du prix du paquet, à 10 euros en moyenne aujourd'hui. Le marché parallèle ne s'est donc jamais aussi bien porté. Pour le vérifier, nous sommes allés près de Roubaix où selon les estimations, près de quatre cigarettes sur dix sont achetées soit en Belgique, soit dans la rue, à la sauvette, où elles sont encore moins chères. C'est ce que fait Jean-Christophe, un très gros fumeur – deux paquets par jour – qui touche le RSA : "Tu les trouves partout dans la rue. Quand tu fumes une clope, ils te demandent si tu ne veux pas acheter une clope moins chère. En moyenne, c'est 4 à 5 euros. Tu fais des grosses économies. On sait qu'elles sont moins bonnes, on ne sait pas ce qu'il y a dedans mais on les fume quand même."

Ces cigarettes contrefaites prennent l'autoroute entre la Belgique et la France. Un axe privilégié par les trafiquants où les contrôles sont pourtant quotidiens. "La dernière grosse saisie a eu lieu il y a une semaine avec une centaine de kilos de cigarettes et de tabac trouvée dans un fourgon pour alimenter la région parisienne", explique Jean-Pierre Demassiet, chef divisionnaire des douanes à Halluin, dans le Nord. Beaucoup de réfugiés afghans, pakistanais et irakiens sont utilisés par ces filières. "Ils sont payés une centaine d'euros pour acheminer le tabac de contrebande, développe le chef divisionnaire. Ce sont des personnes qui sont en précarité qui ont besoin d'argent. Ils en envoient dans leur pays d'origine pour aider leur famille. Il y a aussi cet aspect d'exploitation de la misère humaine derrière ce trafic de tabac."

Ces cigarettes de contrebande sont fabriquées dans des usines clandestines tenues par des organisations criminelles internationales, assure la police. En 2021, 73 sites ont été démantelés, surtout en Belgique, aux Pays-Bas et en Pologne.

Le coût de fabrication d'un paquet est estimé à un euro pour les trafiquants. La douane possède un laboratoire spécialisé à Marseille pour disséquer et analyser les cigarettes contrefaites. Des cigarettes où l'on trouve de tout, explique Corinne Cléostrate, directrice des Affaires juridiques et de la lutte contre la fraude pour la douane : "On trouve du plomb et des métaux très lourds au-delà des normes autorisées. On retrouve des excréments d'insectes ou de rongeurs. En fait, le tabac représente une toute petite partie. L'objectif pour l'organisation est de faire le maximum de profit en investissant très peu dans la matière première et en payant des ouvriers à très bas coût."

"Il s'agit souvent d'étrangers en situation irrégulière qui sont démunis. Ils sont recrutés dans des foyers et se retrouvent à travailler jour et nuit dans des entrepôts désaffectés qui ont été reconverties en usine de fabrication de cigarettes."

Corinne Cléostrate

à franceinfo

Le modèle de ces organisations est clairement le trafic de cannabis. "Ils importent dans le trafic de tabac les mêmes modes opératoires, les mêmes méthodes d’intimidation, le même recours de type mafieux pour le recrutement des employés, l’organisation des livraisons ou les modes de transport, explique Corinne Cléostrate. On commence à constater des règlements de compte dans certains quartiers et villes qui sont liés à ce trafic parce qu'il y a des enjeux financiers importants à la clé."

Un enjeu financier énorme pour l'État

Sur les sites de production clandestins, il est nécessaire d'avoir une organisation logistique importante, pour confectionner les paquets de cigarettes explique le commissaire William Hippert, chef du Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée (Sirasco) : "Il faut des machines industrielles, qui ont un prix élevé, et qu’il faut donc rentabiliser. On fait donc face à des filières qui ont de de très bonnes capacités financières. Ces groupes criminels internationaux exploitent ensuite des petites mains, les vendeurs à la sauvette, pour écouler les cigarettes revendues aux sorties de métro par exemple. Mais on ne doit pas s’attaquer uniquement au bas du spectre, aux revendeurs, il faut aussi pouvoir cibler les organisations qui vivent de cette criminalité. "

Preuve de la hausse du trafic depuis peu, ces usines clandestines s'implantent aussi en France. Un atelier a été démantelé pour la première fois il y a quatre mois dans une petite commune de Seine-et-Marne. Et un autre site de production a été découvert sur la commune de La Longueville, près de Maubeuge au mois de mars, avec 42 tonnes de cigarettes contrefaites et de tabac saisis.

Quelles sont  solutions pour lutter contre ce trafic ? Au-delà des saisies douanières, un rapport parlementaire publié en septembre 2021 propose de créer des comités départementaux de lutte contre le trafic de tabac et de mettre en place des outils pour mieux suivre qu'aujourd'hui l'évolution du marché parallèle. Autre suggestion, renforcer les sanctions, car aujourd'hui, les groupes criminels savent qu'ils risquent beaucoup moins avec le trafic de tabac qu'avec le trafic de stupéfiants. Pour l'État, l'enjeu financier est énorme. Les recettes fiscales liées à la vente de tabac ont rapporté 15 milliards d'euros à l'Etat en 2021. Une somme reversée à la sécurité sociale mais le trafic de cigarettes a fait perdre trois milliards d'euros sur un an.

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