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Six mois de guerre entre le Hamas et Israël

Après six mois de guerre, la région du Proche-Orient a profondément changé. Mais certains acteurs craignent que le pire soit encore devant nous.
Article rédigé par Etienne Monin
Radio France
Publié
Temps de lecture : 15 min
Des Palestiniens se sont réfugiés près de la barrière frontalière entre Gaza et l'Égypte, le 16 février 2024 à Rafah. (MOHAMMED ABED / AFP)

Dans les guerres, on cherche souvent le moment de bascule, l'événement qui modifie les équilibres et la trajectoire du conflit pour l'emporter soit vers le durcissement soit vers la sortie. Lundi 1er avril, sept employés de la puissante ONG américaine World Central Kitchen, parmi lesquels des internationaux, ont été tués dans leurs voitures par des tirs de drones, alors qu'ils étaient en mission humanitaire coordonnée avec l'armée israélienne.

Le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a reconnu la responsabilité de son armée mais pas l'intentionnalité. De son côté, l'armée israélienne reconnaît une "grave erreur", selon les conclusions de l'enquête que Radio France a pu consulter, et annonce, vendredi 5 avril, le limogeage de deux officiers.

Il est encore tôt pour savoir si c'est un tournant dans la guerre. Mais a minima, cet événement montre le vrai visage de l'opération israélienne dans la bande de Gaza, estime le fondateur de World Central Kitchen, José Andrés, sur le réseau X. "Les travailleurs humanitaires et les civils ne devraient jamais payer les conséquences de la guerre, déplore le chef et humanitaire, c'est un principe d'humanité de base (...) Vous ne pouvez pas détruire tous les bâtiments, vous ne pouvez pas détruire tous les hôpitaux, toutes les écoles, vous ne pouvez pas cibler les humanitaires, vous ne pouvez pas cibler les enfants. Vous ne pouvez pas vous battre contre ce qui fait la base de l'humanité."

"Ça ne ressemble plus à une guerre contre le terrorisme, ça ressemble à une guerre contre l'humanité".

José Andrés, fondateur de World Central Kitchen

Jeudi 4 avril, le président américain Joe Biden a demandé à Benyamin Nétanyahou de faire plus sur le volet humanitaire, sous peine de réviser sa politique de soutien dans l'opération militaire. Dans la foulée le cabinet guerre autorise l'accès au port d'Ashdod et l'ouverture du point de passage d'Erez au nord de l'enclave.

L'hôpital al-Chifa dévasté

Ce drame n'est pas le seul événement qui a choqué ou inquiété dans l'opinion publique. Le 1er avril, l'armée israélienne s'est retirée de l'hôpital al-Chifa, laissant derrière elle un naufrage de bâtiments qui semblent avoir été touchés par un tsunami. Ce jour-là, elle est soupçonnée d'avoir directement visé l'Iran : sept gardiens de la révolution sont morts dans une frappe qui a touché la section consulaire de l'ambassade iranienne à Damas. Le Président de la République islamique d'Iran, Ebrahim Raïssi, promet qu'il y aura une réponse.

"Sur le plan international c'est comme si c'était le territoire du pays en question qui a été attaqué, estime sur France Inter Thierry Coville, chercheur à l'IRIS, spécialiste de l'Iran. La stratégie de l'Iran, depuis le début du conflit à Gaza, c'est d'agir avec les membres de l'axe de résistance, donc ses alliés en Syrie, en Irak et les Houthis au Yemen, mais l'idée est toujours de ne pas aller trop loin pour éviter un conflit direct avec Israël et sans doute avec les États-Unis."

Dans ce contexte, Israël a suspendu temporairement les permissions de ces soldats. Et le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a répété son intention de suspendre la télévision Qatarie Al Jazeera en Israël après le vote d'une loi permettant d'interdire la diffusion de certains médias étrangers.

Le front intérieur


C'est l'autre moment de bascule mais cette fois à l'intérieur de la société israélienne. Dimanche 31 mars, une marée humaine s'est déversée sur la grande route qui passe en contrebas du Parlement israélien à Jérusalem. Ces manifestants réclament la démission du Premier ministre Benyamin Nétanyahou. Pour la première fois, le mot d'ordre réunit la gauche et certaines familles d'otages. "Il y a eu ce moment de sidération, et puis maintenant, nous sommes dans une phase de grande frustration, juge sur France Culture la sociologue Sylvaine Bulle, dans la mesure où le gouvernement, et Bibi à sa tête, n'a ramené ni les otages et n'a pas "éradiqué" le Hamas. Et la guerre dure : nous sommes dans un enlisement.

"Nous sommes dans ce que j'appelle "la guerre perpétuelle", voulue par Bibi, qui pèse aussi sur les finances locales."

Sylvaine Bulle, sociologue

Pour Sylvaine Bulle, "c'est ça aussi que dit le mouvement de contestation, c'est : on veut des élections, on veut reformer le système politique Israelien, on veut parler du coût de la guerre, qui devient assez insupportable, d'autant qu'un certain nombre ne participe pas à l'effort national de guerre."

Où en sont les principaux acteurs ? 


Durant ces six mois, Radio France a cherché, à travers ce podcast, à vous donner les clefs de lecture de cette nouvelle guerre au Proche-Orient. Pour ce point d'étape, avec les spécialistes de Radio France, regardons ou en sont les principaux acteurs.

Les Houthis

Fin mars, Éric Biegala, spécialiste des Armées pour la rédaction internationale de Radio France, est monté à bord de la frégate le Languedoc. Ce bâtiment a passé sept mois en mer Rouge pour contrer les attaques des Houthis du Yemen sur les navires marchands. Cette guerre a nourri les ambitions des Houthis estiment les services de renseignement français qu'Eric Biegala a aussi consulté. "Les renseignements en France regardent quand même assez précisément tout ce que les Houthis mettent en œuvre, et ce n'est pas rien, explique Eric Biegala. Il y a quand même des dizaines, des centaines de missiles de roquettes, de drones armés, etc, qui sont précis. Le renseignement militaire considère que c'est une proto armée, ou un proto État, extrêmement bien structuré notamment en termes de production d'armement et d'armement longue distance. Que l'Iran soit derrière à la base, oui, mais actuellement pas vraiment, et les Houthis en tirent profit pour exister davantage localement. Ils ne sont pas encore reconnus comme État, et c'est l'occasion d'exister tactiquement et stratégiquement. S'ils veulent faire valoir une structure d'État, là, c'est l'occasion d'exister. Cette guerre permet de fédérer les esprits."

Le Hezbollah

Dans cette guerre, il y a le front lointain des Houthis et le front nord du Hezbollah. Après six mois de guerre, les échanges de tirs restent de moyenne intensité. On redoutait un embrasement, il n'a pas encore eu lieu, et ça s'explique selon Christian Chesnot, spécialiste de la région pour la rédaction internationale : "Le Hezbollah calcule ses gestes parce que d'abord le Hezbollah a été surpris de l'attaque, comme l'Iran d'ailleurs. Et très vite, on a vu le cheikh Nasrallah dire : 'Écoutez, évidemment je soutiens les Palestiniens mais nous ne sommes pas dans la même tranchée et Gaza est un front de solidarité'."

"Il y a une grammaire de guerre entre Israel et le Hezbollah. On est vraiment dans du calibrage."

Christian Chesnot, journaliste à la rédaction internationale de Radio France

"On soutient moralement, poursuit le journaliste. On peut même envoyer des armes, mais nous, on ne va pas combattre et ouvrir un deuxième front pour Gaza. C'est ça la ligne. Et cette ligne est toujours valable aujourd'hui, parce que même s'il y a des incidents très graves entre Israël et le Hezbollah, ça n'a pas dégénéré. Nasrallah n'est pas du tout quelqu'un de volatile, d'aventurier, c'est un calculateur, c'est un joueur d'échecs. Et là, on sait et depuis longtemps qu'il y a des lignes rouges. Il y a des règles du jeu. Il y a une grammaire de guerre entre Israel et le Hezbollah. On est vraiment dans du calibrage. Une chorégraphie entre guillemet, mais on n'est pas devant un personnage qui va se lancer dans une espèce d'aventure en lançant ces troupes à l'assaut d'Israel, pas du tout. Parce qu'il sait que le Hezbollah n'a pas les moyens et derrière le Liban n'a pas les moyens de supporter une nouvelle guerre."

La Cisjordanie occupée

Comme toujours au début de la guerre, on se demandait si la Cisjordanie occupée allait s'enflammer. Ce réflexe est moins vrai depuis la deuxième Intifadah qui a mis toute une génération sur les genoux. La révolte a aussi été soufflée par la violence des opérations militaires Israéliennes dans les secteurs les plus sensibles. Pression sécuritaire immobilisme politique, la Cisjordanie occupée semble s'être installée dans une forme de fatalisme analyse Alice Froussard qui couvre ce secteur pour Radio France. "Ils se sont en quelque sorte un peu habitués à cet état de guerre, explique la journaliste. À la fois cette guerre qui se joue a Gaza, cette guerre qui se joue aussi à Jérusalem notamment en cette période de Ramadan, et puis cet été de guerre "ordinaire" qui se passe dans les camps de réfugiés de Cisjordanie et dans toutes les villes palestiniennes (...) Comme si les gens se disaient à quoi bon ? Surtout quand ils voient que la guerre continue, que les raids s'accélèrent, que les bombardements à Gaza continuent malgré cette résolution de l'ONU qui demandait un cessez-le-feu qui n'a toujours pas lieu."

"La vie ne reprend pas son cours, mais c'est comme si les gens étaient presque moins acteur en Cisjordanie occupée."

Alice Froussard, correspondante pour Radio France

Israël

Pour Israël, cette guerre ressemble à un retour en arrière. Le gouvernement est de plus en plus isolé, alors qu'il avait fait de la normalisation de ses relations dans la région un outil central pour sortir du conflit sans passer par la création d'un État Palestinien. Israël s'est-elle bunkérisé pendant cette guerre ? Elle s'est transformée selon Thibault Lefevre, le correspondant de Radio France à Jerusalem. "Israël ne respecte pas le droit international. Israël, progressivement sous l'impulsion de son gouvernement le plus à droite de l'histoire du pays, est en train de rompre avec ses alliés traditionnels. Benyamin Nétanyahou est une provocation permanente à l'égard des Americains qui pourtant fournissent son armée en armement et lui donne les moyens de continuer sa guerre. Donc Israël se coupe de ses alliés traditionnels, les provoque dans un monde où le droit international n'est plus respecté par de nombreux pays depuis une vingtaine d'années. Benyamin Nétanyahou a une image d'homme fort, qui évolue dans un monde de post-vérité, de faits alternatifs, ou on remet en cause en permanence la parole de ceux qu'on considère comme des élites: les médias, les chercheurs, les scientifiques. Donc Benymin Netanyahu fait évoluer Israel dans ce monde-là."

"Israël n'est pas isolée, mais on est sur une vraie rupture de logique d'alliance."

Thibault Lefevre, correspondant permanent de Radio France à Jerusalem

Après six mois de guerre, la région est profondément transformée. Le niveau de haine est sans précédent. Gaza est méconnaissable. C'est un pan de l'histoire de chaque personne qui a vécu dans la région qui a disparu nous raconte Frédéric Métézeau, ancien correspondant à Jérusalem, et auteur de ce podcast. "C'est quelque chose d'assez vertigineux d'imaginer qu'un endroit qu'on a connu n'est plus, raconte-t-il. D'abord les morts : il y en a déjà plus de 30 000. Personnellement, j'ai été très affecté par la mort de mon fixeur. Le fixeur, c'est le journaliste local qui m'aidait dans mes reportages à trouver des rendez-vous et qui traduisait. Ensuite imaginer que ces bâtiments, que les lieux n'existent plus... Tout est à terre (...) Et puis cette guerre, c'est aussi je crois la fin d'un mode de vie. Il ne s'agit pas du tout d'idéaliser ce qu'était Gaza avant. C'était vraiment une prison à ciel ouvert puisque Gaza est cerné par Israël et par l'Egypte. Mais les Gazaouis avaient un art de vivre, ils avaient un humour. À Gaza, on aime bien manger, on aime la plage, on aime la pêche. À Gaza, il y a des sites archéologiques, et je ne sais même pas s'ils existent encore. J'ai des souvenirs très émus d'être allé faire des reportages dans la petite communauté catholique de Gaza. Ces gens vivent cachés, assiégés dans l'église. Qu'est-ce qu'il va rester de tout ça ? C'est quelque chose de difficile à concevoir et je ne sais même pas si j'aurai envie de retourner à Gaza."

Dans cet épisode : Thibault Lefevre, Alice Froussard, Eric Biegala, Christian Chesnot, Frederic Métézeau
Réalisation : Cherif Bitelmalji, Pauline Pennanec'h, Etienne Monin

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