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CHRONIQUE. La société française fait-elle face à une "décivilisation" ?

Clément Viktorovitch revient chaque semaine sur les débats et les enjeux politiques. Dimanche 28 mai : le mot employé cette semaine par le président de la République, la décivilisation.
Article rédigé par franceinfo, Clément Viktorovitch
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Le président de la République Emmanuel Macron lors de l'hommage aux trois policiers tués à Roubaix (Nord), le 25 mai 2023 (YOAN VALAT / POOL / EPA POOL)

C’est avec ce terme qu'Emmanuel Macron a qualifié, lors du Conseil des ministres mercredi 24 mai, l’augmentation de la violence à laquelle notre société ferait face.

Revenons d'abord sur les circonstances qui ont amené le chef de l’État à employer un tel mot. Il faisait spécifiquement références à trois drames récents : le meurtre d’une infirmière à l’hôpital de Reims ; la mort de trois policiers à Roubaix dans un accident de voiture ; l’incendie de la maison du maire de Saint-Brevin-les-Pins. Emmanuel Macron concède que ces événements ne sont pas de même nature, tout en soulignant qu’il "n’y a jamais de violence qui soit justifiable". Et il conclut : "Il faut contrer ce processus de décivilisation."

Cette argumentation n'est pas convaincante, pour une raison simple : ce n’est pas une argumentation ! Emmanuel Macron généralise à partir de trois drames qui n’ont rien à voir : un homicide volontaire, un homicide involontaire, une intimidation politique. Ce faisant, il en oublie la toute première règle de la sociologie : une succession de faits isolés ne fait pas un fait de société. Pour se permettre de monter en généralité, il faut être capable de relier les cas sélectionnés à une réalité plus large, étayée par des données solides, qui fondent une régularité incontestable. 

S’indigner, à juste titre, de trois drames violents ne suffit pas à démontrer que notre société serait devenue plus violente.

Clément Viktorovitch

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C’est même un authentique sophisme, un argument fallacieux : en l’occurrence, une généralisation hâtive.

>>> "Décivilisation" : l'analyse du sociologue Jean Viard

Les statistiques de la violence sont contrastées. Les violences verbales augmentent, c’est vrai. Les violences physiques, c’est beaucoup moins net : selon ce que l’on mesure, et comment on le mesure, les résultats peuvent être contradictoires. En revanche, le nombre d’homicides baisse, lui, drastiquement : il a été divisé par deux depuis 1988. Dans l’ensemble, les spécialistes s’accordent à considérer qu’on ne peut pas parler d’une explosion de la violence. C’est par exemple ce que dit la directrice de recherche émérite Renée Zauberman. L’historien Gérard Noiriel estime même que, rapporté au temps long, les Français n’ont jamais vécu dans une société aussi pacifique. Rien qui justifie, en tout cas, de parler de parler d’un prétendu processus de "décivilisation".

"Qu'a fait l'Etat ?"

L'intérêt du président de la République à choisir ce mot, c’est qu’il permet de reporter toute la responsabilité sur "la société". L’air du temps changerait, et personne n’y pourrait rien. Or, quand on s’intéresse de plus près à ces trois affaires, on réalise qu’il y a peut-être des parts de responsabilité à chercher ailleurs. L’infirmière assassinée à Reims, par exemple, a été tuée par un patient suivi pour de lourds antécédents psychiatriques. Or, voilà des années que les soignants tentent d’attirer l’attention sur la situation catastrophique de la psychiatrie en France. Le 20 janvier dernier, à l’hôpital de Melun, les soignants de l’unité psychiatrique ont manifesté avec des pancartes disant : "Soigner, oui, se faire frapper, non" ; "Prend des coups et tais-toi". Qu’a fait l’État ?

Le maire de Saint-Brevin, Yannick Morez, a raconté avoir écrit au procureur, au préfet et au gouvernement pour alerter sur les menaces qu’il recevait de l’extrême droite, sans jamais avoir de réponse. Qu’a fait l’État ?

Des néo-nazis défilent cagoulés en plein Paris en étant, non pas arrêtés, mais escortés par la police. Qu’a fait l’État ?

Blâmer la "décivilisation de la société", ce n’est rien d’autre qu’une manière, pour le président de la République, de faire oublier qu’il a peut-être une responsabilité dans ce qui se passe en France depuis six années. Le problème, c’est que si ce concept est commode d’un point de vue rhétorique, il pose aussi de sérieux problèmes sur le plan politique  le mot lui-même n’a rien de neutre. Décivilisation : c’est le titre d’un livre publié en 2011 par Renaud Camus, le théoricien du "grand remplacement", condamné en 2014 pour provocation à la haine et à la violence contre les musulmans. Quand un homme tel que lui fustige la "décivilisation", la "déculturation" ou "l’ensauvagement", on comprend très bien quels sont ceux qui, d’après lui, en seraient responsables. 

Voilà donc un concept originellement raciste qui a trouvé son chemin jusque dans les mots du président de la République.

Clément Viktorovitch

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L’Élysée a précisé que le chef de l'Etat ne faisait pas référence à cet auteur. Peut-être ! On peut imaginer, en effet, qu’il avait plutôt en tête le livre du sociologue Norbert Elias, Le processus de civilisation. Mais les mots ont une histoire qui dépasse ceux qui les emploient. Que ce soit par ignorance ou par calcul, en conférant une légitimité au concept de "décivilisation", Emmanuel Macron a donné du crédit aux théories que celui-ci charrie. Il cherchait manifestement à se dégager de toute responsabilité dans les drames qui ont marqué l’actualité. La responsabilité qu’il a prise dans le débat public pourrait être plus grande encore.

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