Pourquoi l'isolement des détenus islamistes radicaux ne fonctionne pas

Le contrôleur général des lieux de privation de liberté se dit défavorable à cette mesure, mise en place après les attentats de janvier, dans un avis publié mardi. 

Des gardiens circulent dans la maison d\'arrêt de Fresnes le 23 juillet 2007. 
Des gardiens circulent dans la maison d'arrêt de Fresnes le 23 juillet 2007.  (FRANCOIS GUILLOT / AFP)

Les maisons d'arrêt devaient retrouver le calme grâce à cette mesure. Cinq prisons de la région parisienne et du nord de la France ont expérimenté l'isolement des détenus identifiés comme islamistes radicaux à la suite du lancement du plan de lutte contre le terrorisme en janvier. Ce dispositif vise à enrayer le prosélytisme, qui s'amplifie dans les maisons d'arrêt. 

Mais, pour le contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), qui a publié un avis sur la prise en charge de la radicalisation islamiste en prison, mardi 30 juin, le regroupement de ces détenus au sein de quartiers spécifiques a des effets pervers. L'institution indépendante se dit défavorable à la généralisation de ce dispositif. Francetv info revient sur les principales raisons avancées. 

Parce qu'il est difficile d'identifier les islamistes radicaux

Au centre pénitentiaire de Fresnes (Val-de-Marne), 24 détenus identifiés comme islamistes radicaux ont été mis à l'écart. Parmi eux, une dizaine ont été repérés en raison de leur prosélytisme, les six autres ont été signalés par les services de renseignement. "Il s’agissait de mettre à l’abri une majorité de détenus de l’influence grandissante de personnes radicalisées", indique le rapport du CGLPL. Sauf que l'organisation précise qu'il est difficile d'identifier les islamistes radicaux et jugent les critères de détection dépassés. 

Le comportement des islamistes radicaux s'est modifié au sein des maisons d'arrêt. "Les adeptes, désormais, se dissimulent, cessent d’adopter des comportements et des tenues ostentatoires pour échapper à la surveillance et ne pas attirer l’attention. Ils préfèrent désormais 'les petits réseaux' aux 'larges groupes'." De quoi rendre leur repérage plus complexe. Cette tendance à la dissimulation, aussi appelée "taqiya", a rendu obsolètes les grilles de détection utilisées par le personnel pénitentiaire. Des sociologues ont été appelés en renfort pour remédier à ce problème. La ministre de la Justice Christiane Taubira rappelle, dans une réponse adressée au contrôleur général, que le personnel pénitentiaire est formé pendant huit mois à "détecter le profil à risques"

Parce que c'est stigmatisant

La détection des détenus islamistes étant plus compliquée, les personnes mises à l'écart ont des profils variés. Selon le contrôleur général des prisons, ce regroupement peut avoir des effets pervers importants. Il est nécessaire de "ne pas y inclure des personnes présentant a priori peu de risque et qui se trouveraient regroupées avec des personnes détenues enracinées de longue date dans une radicalisation profonde".

Les détenus isolés dans ces quartiers craignent d'ailleurs de subir une stigmatisation, révèle l'institution indépendante. Le CGLPL a réalisé des entretiens avec les principaux détenus concernés au centre pénitentiaire de Fresnes (Val-de-Marne). Ils ont fait part de leurs craintes et se sont plaints de devoir côtoyer des détenus qui leur font peur et qui peuvent leur "mettre la tête à l'envers". Le risque est "d’inclure dans le processus de regroupement des personnes détenues qui ne présentent pas de risque a priori mais qu’une stigmatisation injustifiée ou une reconnaissance inattendue pourraient paradoxalement conduire vers un comportement radical", s'inquiète le contrôleur des prisons dans son rapport. De son côté, la garde des Sceaux se dit attentive à ce risque. "Je veille particulièrement à ce que l'écueil d'un amalgame entre pratique fondamentaliste et radicalisme violent soit évité", indique-t-elle. 

Parce que les meneurs se retrouvent en position de force

Selon le chef du centre pénitentiaire de Fresnes, le regroupement de détenus identifiés comme islamistes radicaux a permis d'enrayer le prosélytisme. "Selon la direction, le regroupement a eu un effet apaisant sensible sur le reste de la détention", rapporte le CGLPL.

Sauf que cela pourrait s'avérer contre-productif. "Les personnes regroupées rencontrées par le contrôle général ont, pour la plupart, confié leur crainte d’être étiquetées durablement comme islamistes radicaux, et de ne pouvoir se défaire de l’emprise de leurs codétenus", assure Adeline Hazan, contrôleuse générale, dans son avis.

Dans leurs quartiers, les potentiels meneurs vont avoir une influence renforcée auprès des individus les plus fragiles. Dounia Bouzar, la fondatrice du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam, est fermement opposée à cette mesure. Selon elle, on donne à des personnes radicalisées la possibilité de se regrouper et de réfléchir ensemble. "Ils vont concevoir le système qui va nous détruire", assure-t-elle.