Ce que l'on sait de l'espionnage de dirigeants européens, dont Angela Merkel, par les Etats-Unis

Les "grandes oreilles" américaines se sont appuyées sur les câbles de télécommunications danois pour espionner des dirigeants européens, dont la chancelière allemande.

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France Télévisions
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La chancelière allemande Angela Merkel tape sur son téléphone alors qu'elle se trouve au Bundestag (la chambre des députés allemande) à Berlin, le 3 juillet 2015. (ODD ANDERSEN / AFP)

Un espionnage à haut niveau. De 2012 à 2014, avec l'aide des services de renseignement danois, les Etats-Unis ont espionné la chancelière allemande Angela Merkel ainsi que d'autres dirigeants et responsables européens, a révélé un consortium de grands médias européens, dont la chaîne de télévision publique danoise Danmarks Radio et Le Monde, dimanche 30 mai. Le lanceur d'alerte américain Edward Snowden, ex-informaticien de la CIA désormais réfugié en Russie, avait déjà fait savoir en 2013 que le téléphone portable de la chancelière Angela Merkel était espionné. Voici ce que l'on sait de cette nouvelle affaire d'écoutes entre pays théoriquement alliés.

La NSA s'est servie des câbles de télécommunication danois pour espionner

Selon l'enquête de la télévision publique danoise (en danois)la National Security Agency (NSA) américaine s'est branchée, entre 2012 et 2014, sur des câbles de télécommunication danois pour espionner des dirigeants et des hauts fonctionnaires européens. Aidée par les services de renseignement militaire danois, la NSA a ainsi pu accéder aux SMS, aux appels téléphoniques et au trafic internet des personnes espionnées, y compris leurs recherches, les chats et les services de messagerie.

Cet espionnage pratiqué par la NSA est documenté dans un rapport interne des services de renseignements danois portant le nom de code "Operation Dunhammer". Il a également fait l'objet d'une présentation à la direction des services de renseignements danois en mai 2015, toujours selon la télévision danoise, qui a eu accès à des informations classifiées et s'appuie sur de multiples sources.

Ni les services de renseignement danois, ni leur directeur de l'époque, Lars Findsen, n'ont fait de commentaires sur ces révélations. Mais l'affaire éclaire d'un jour nouveau le limogeage en août dernier de Lars Findsen, de son prédécesseur, Thomas Ahrenkiel, et de trois autres agents. Tous ont été renvoyés par la ministre de la Défense danoise qui, selon la télé danoise, avait été informée de l'espionnage des Européens au même moment. La raison précise de leur mise à l'écart n'a jamais été rendue publique. Dans un bref communiqué, la ministre Trine Bramsen a jugé "inacceptable (...) l'espionnage systématique de ses proches alliés".

Seul pays nordique membre de l'Otan et de l'Union européenne, le Danemark figure parmi les plus proches alliés en Europe de Washington, à qui il a notamment fourni des soldats lors de la guerre en Irak.

Angela Merkel et d'autres personnalités politiques mises sur écoute

Toujours selon la télévision danoise DR, il s'agissait d'espionner des responsables de premier plan et de hauts fonctionnaires en Allemagne, en Suède, en Norvège et en France. Parmi les responsables en question figure la chancelière allemande Angela Merkel, le ministre allemand des Affaires étrangères de l'époque, Frank-Walter Steinmeier, et le chef de l'opposition d'alors, Peer Steinbrück.

Des responsables français font aussi partie des personnalités surveillées, mais leur nom n'a pas été divulgué. L'Elysée, contacté par nos confrères du Monde, n'a pas souhaité répondre aux questions. 

Des pratiques connues depuis les révélations d'Edward Snowden

Cette affaire d'espionnage vient conforter les informations d'Edward Snowden datant de 2013. Cet ancien employé de la NSA avait alors révélé l'existence d'un système de surveillance mondiale des communications et d'internet par "les grandes oreilles américaines". Il avait déjà fait savoir, à l'époque, que le téléphone portable de la chancelière Angela Merkel était espionné. 

Dans la foulée de ces révélations, le quotidien britannique The Guardian (en anglais) avait affirmé en octobre 2013 qu'un cadre de l'administration américaine avait partagé avec la NSA les numéros de téléphone de 35 dirigeants mondiaux. 

Des demandes d'explications de la France

Interrogé lundi sur franceinfo, le secrétaire d'Etat chargé des Affaires européennes Clément Beaune a condamné ces pratiques. "C'est extrêmement grave, il faut vérifier si nos partenaires de l'UE, danois, ont commis des erreurs ou des fautes dans leur coopération avec les services américains", s'est-il ému. Côté américain, Clément Beaune a appelé à "voir si en effet, il y a eu (...) l'écoute, l'espionnage de responsables politiques", n'écartant pas l'idée d'"en tirer les conséquences en termes de coopération".

"Entre alliés, il doit y avoir, même si on n'est pas dans un monde de Bisounours, une confiance, une coopération minimale, donc ces faits potentiels sont graves", a-t-il ajouté, précisant qu'"il va y avoir un certain nombre de protestations diplomatiques" si les faits sont avérés. Berlin, Stockholm et Oslo ont également dit avoir demandé des explications, même si la mise en garde a été moins forte que celle de Paris. Ainsi, l'Allemagne "est en contact avec tous les interlocuteurs nationaux et internationaux pour obtenir des clarifications", a déclaré le porte-parole du gouvernement lors d'un point-presse.

Dans les faits, peut-il réellement y avoir un risque de sanctions ? Antoine Lefébure, auteur de L'Affaire Snowden, comment les Etats-Unis espionnent le monde (éd. La Découverte, 2014) et interrogé par franceinfo, est catégorique sur ce point : selon lui, la France et l'Europe ne peuvent "rien du tout" sur ce dossier. 

"Ça s'est vu au moment de l'affaire Snowden. Le maximum qui peut arriver, c'est que l'ambassadeur des Etats-Unis soit convoqué aux Affaires étrangères. Ça rouspète en apparence et puis, on continue."

Antoine Lefébure, spécialiste de l'usage des nouvelles technologies

à franceinfo

"Ce qu'il faut savoir, c'est que la France est très intégrée au système de surveillance américain, avec des logiciels qui dépendent des Etats-Unis. Et en plus, on a besoin aussi des informations américaines, notamment en Afrique, dans les bagarres au Sahel. Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse ?", analyse-t-il. 

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