Crise économique au Liban : "On n'est pas loin d'un scénario à la Venezuela", craint Karim Émile Bitar, directeur de recherche à l'Iris

La crise a été provoquée par des "décennies d'incompétence, de corruption au sommet de l'État", estime le directeur de recherche à l'Institut de recherche internationales et stratégiques.

Un manifestant anti-gouvernemental libanais, enveloppé dans un drapeau national à Beyrouth, le 14 janvier 2020 (photo d\'illustration).
Un manifestant anti-gouvernemental libanais, enveloppé dans un drapeau national à Beyrouth, le 14 janvier 2020 (photo d'illustration). (PATRICK BAZ / AFP)

La crise économique s'aggrave au Liban. La monnaie locale a perdu six fois sa valeur en quelques mois, ce qui a entraîné le pays dans une spirale inflationniste que rien ne semble pouvoir arrêter. Karim Émile Bitar, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), craint "un scénario à la Venezuela".

Les chiffres officiels de la Banque mondiale affirment que plus de 50% de la population libanaise vit sous le seuil de pauvreté, et plus de 30% sous le seuil d'extrême pauvreté. "Ce sont des chiffres véritablement alarmants, avec une hyperinflation qui pourrait encore aggraver ces chiffres, soutient Karim Émile Bitar. Donc, on n'est pas loin d'un scénario à la Venezuela. On pourrait voir d'ici la fin de l'année une inflation qui pourrait encore décupler."

Des "décennies d'incompétence"

Dans un communiqué, la Haut-Commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU Michelle Bachelet a alerté sur une situation "hors de contrôle" où certains des Libanais les plus vulnérables "risquent de mourir de faim en raison de cette crise". Selon Karim Émile Bitar, ce sont les "décennies d'incompétence, de corruption au sommet de l'État" qui ont provoqué cette crise. "La plupart des hommes politiques sont actionnaires des grandes banques du pays et il s'est avéré qu'il y avait une sorte pyramide de Ponzi qui avait été érigée, une pyramide à la Madoff, indique le directeur de recherche à l'Iris. Aujourd'hui, l'État est en banqueroute, la plupart des banques sont en faillite. Le Liban a vécu au-dessus de ses moyens pendant très longtemps."

À cela vient s'ajouter la crise du coronavirus et "les problématiques géopolitiques : la politique de pression maximale américaine contre l'Iran, la loi César à l'encontre de la Syrie", énumère Karim Émile Bitar. Le plus dramatique, affirme le directeur de rechercher à l'Iris et directeur de l’Institut des Sciences Politiques de l’université Saint-Joseph de Beyrouth, c'est que les solutions existent : "On connaît précisément quelles sont les réformes à adopter. Mais la situation actuelle est une vache à lait qui rapporte tellement à quelques partis politiques que les réformes sont reportées aux calendes grecques depuis déjà une dizaine d'années".

Une "caste mafieuse"

Le Fond monétaire international exige ces réformes et conditionne désormais ses aides financières. "C'est une bonne idée parce que le Liban, pendant ces trente dernières années, a vécu un peu en quémandant l'aide de la communauté internationale, explique-t-il. Et ces aides sont venues aider la corruption locale et aider les quelques oligarques libanais sans véritablement profiter à la population libanaise."

La résilience connue de la population libanaise commence à être entamée, raconte Karim Émile Bitar, qui vit à Beyrouth. "On disait que les Libanais parviendraient toujours à garder la tête au-dessus de l'eau. Aujourd'hui, ce n'est plus vraiment le cas.", indique le directeur de recherche.

On a l'impression d'un naufrage collectif, d'une descente aux enfers. Mais il y a quand même une capacité de tenir, une capacité de refuser complètement d'abandonner le pays à une caste mafieuse.Karim Émile Bitar, directeur de recherche à l’Irisfranceinfo

Le directeur de recherche de l'Iris espère que les différents mouvements populaires vont s'unifier, pour renforcer le mouvement de contestation national qui a commencé en octobre 2019.