Manifestations en Irak : "Je ne crois pas à un complot contre la stabilité irakienne"

Karim Pakzad, spécialiste de l’Irak, affirme que les manifestations sont l'expression des jeunes chômeurs en colère qui réclament " des choses qu'ils ont le droit d'avoir, de l'eau, de l'électricité, des services publics et du travail".

Karim Pakzad, spécialiste de l’Irak, et membre de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) (photo d\'archives, avril 2008).
Karim Pakzad, spécialiste de l’Irak, et membre de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) (photo d'archives, avril 2008). (ANWAR AMRO / AFP)

Depuis le 1er octobre, l'Irak est le théâtre d'une contestation sociale "spontanée" partie "des réseaux sociaux", explique vendredi 4 octobre Karim Pakzad, spécialiste de l’Irak, membre de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). En quatre jours, des dizaines de personnes ont été tuées et les affrontements avec la police ont fait des centaines de blessés. 

Karim Pakzad explique l'ampleur des "pertes humaines" par l'absence de "personnalités politiques" à la tête des manifestants. Pour autant, il refuse de croire à l'organisation de "complots contre la stabilité irakienne" comme le laissent entendre certains médias pro-iraniens.

Qu'est-ce qui a déclenché ce mouvement de contestation ?  

Karim Pakzad : Les raisons des manifestants sont connues depuis plusieurs années. Il s'agit d'abord de la corruption de ses dirigeants puis du manque de services publics depuis l'invasion américaine en Irak qui a détruit pas mal de structures économiques comme des centrales électriques, des ponts, des routes etc. Et tout cela n'a pas été reconstruit encore. L'Irak achète son électricité en Iran. Et puis, il y a un troisième élément qui s'est aggravé cette année : c'est le chômage des jeunes, notamment des jeunes diplômés, mais pas seulement.  

Ce sont les jeunes qui manifestent largement ?  

Oui, absolument. Un aspect de ces contestations qui est différent par rapport aux contestations de 2016 et de 2017, c'est que cette fois-ci, les manifestations sont organisées sur les réseaux sociaux d'une manière spontanée. Il n'y a pas vraiment de personnalités politiques qui  les dirigent. C'est la raison pour laquelle, il y a un désordre total parmi les manifestants. Cela explique également les affrontements très violents avec les forces de l'ordre. Ils ont envie d'aller dans la Zone verte [où siègent les plus hautes institutions du pays et l'ambassade américaine] qui est extrêmement protégée mais cela n'est pas possible. Tous ces désordres qui viennent d'une manifestation spontanée expliquent les pertes humaines.  

Cela illustre aussi la rupture entre les Irakiens et leurs dirigeants ?  

Oui, évidemment. La rupture existe d'autant plus que ces manifestations touchent cette fois-ci la communauté chiite irakienne, c'est-à-dire la même communauté qui compose le gouvernement irakien. Il ne s'agit plus d'affrontements intercommunautaires entre les arabes sunnites et chiites, avec les Kurdes, mais d'affrontements au sein de la communauté chiite. C'est la raison pour laquelle je pense que l'appel au calme ce vendredi matin du grand ayatollah Ali Sistani, respecté dans la communauté chiite, pourra influencer le cours des choses. Ali Sistani réclame aussi au gouvernement de mettre réellement en place des réformes et de lutter contre la corruption.    

Qui va tirer profit de ce mouvement de contestation ?  

Tous ceux qui n'aiment pas que l'Irak soit déstabilisé. L'Irak est un pays extrêmement important dans une zone géopolitique très importante. L'Irak a été le théâtre de rivalités entre l'Arabie saoudite et l'Iran parce que l'Arabie saoudite et les autres pays arabes n'aimaient voir les Chiites avoir la main sur le gouvernement irakien. Mais les relations entre l'Irak et l'Arabie saoudite sont normalisées depuis. La presse iranienne et les médias pro-iraniens en Irak commencent à parler de complots contre la stabilité irakienne. Je ne pense pas cela. Je pense vraiment que les jeunes au chômage en Irak, qui vivent dans une situation extrêmement difficile sont descendus dans la rue pour réclamer des choses qu'ils ont le droit d'avoir, de l'eau, de l'électricité, des services publics, du travail etc.