Reportage "On ne sait jamais ce qui nous attend" : le déminage des terres agricoles ukrainiennes, défi des prochaines années

Article rédigé par Raphaël Godet, Fabien Magnenou, Mathieu Dreujou - envoyés spéciaux en Ukraine
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min
Devant l'institut Filatov d'Odessa (Ukraine), le 3 avril 2023, Dmitro Eliseenko présente une image de son tracteur accidenté après avoir sauté sur une mine. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)
Dans la région de Mykolaïv, des équipes spécialisées nettoient les champs des milliers d'engins explosifs laissés par les Russes. Une étape indispensable pour relancer l'agriculture.

Le mois dernier, Dmitro Eliseenko roulait "tout à fait normalement" le long de ces champs qu'il connaît si bien, dans le village de Partyzans'ke, non loin de Mykolaïv. Quoique, rectifie le jeune homme, "j'allais peut-être un petit peu moins vite que d'habitude". Ce jour-là, à l'avant du tracteur de trois tonnes, le chargeur est relevé. A l'arrière, le semoir est attelé. L'agriculteur est déjà passé deux fois dans la matinée par cet endroit qui servait il y a quelques semaines encore de ligne de front. Quand soudain : "POUM !" Une mine antichar, puis le chaos.

Son tracteur rouge de marque Umz valdingue et finit couché sur le flanc. Dmitro Eliseenko est violemment projeté au sol. "J'ai dû perdre connaissance pendant 20 ou 30 secondes, je me revois ramper pour sortir de la cabine. Il y avait du verre partout, tout mon corps me faisait mal." L'homme de 26 ans reprend ses esprits, regarde s'il a toujours ses jambes, puis filme son visage : "J'avais du sang partout." L'explosion a été surpuissante. Le générateur qu'il transportait dans la benne sera retrouvé plusieurs dizaines de mètres plus loin.

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"Je ne sais toujours pas comment j'ai survécu", témoigne Dmitro Eliseenko , actuellement soigné à l'institut Filatov d'Odessa, un hôpital ophtalmologique réputé. Un minuscule corps étranger s'est logé dans sa cornée. Il caresse encore l'espoir de sauver son œil. Les médecins, eux, préfèrent temporiser avant d'envisager une intervention chirurgicale.

Un agriculteur lors d'un épandage près de Mykolaïv (Ukraine), en avril 2023. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

Ce volontaire au sein du "Sunflower Project", qui vient en aide aux populations les plus touchées par la guerre, ne sait pas s'il remontera un jour sur un engin agricole. Mais il espère au moins que son histoire inspirera la plus grande prudence aux fermiers. "Les routes, les champs ne sont pas encore déminés, et les agriculteurs travaillent à leurs risques et périls." Certains se sont bien équipés de détecteurs de métaux, pour informer les démineurs en cas de découverte suspecte. Mais ces derniers "n'ont pas assez de personnel" pour faire face à toutes les situations.

"Les officiels disent que le déminage pourrait prendre dix ans, voire beaucoup plus. Les gens ne peuvent pas attendre. Ils ont peur, mais ils continuent de travailler en risquant leur vie."

Dmitro Eliseenko, volontaire blessé par une mine

à franceinfo

Dmitro Eliseenko a bien une idée. "Pour moi, les agriculteurs devraient apprendre à s'équiper comme des soldats. Au minimum des vitres blindées, ensuite des gilets pare-balles, et si possible des casques. C eux qui survivent en tracteur ont souvent les yeux touchés, donc il faut des lunettes de protection."

Son cas, en effet, est loin d'être isolé. Et ce récit illustre l'importance du déminage, dans des régions agricoles parfois qualifiées de "grenier de l'Europe". Pour sauver les semis de printemps, le ministère ukrainien de la Politique agraire et de l'Alimentation prévoit de nettoyer au moins 30 à 40% des terres agricoles minées dans les régions du Sud d'ici à la mi-mai.

Un missile planté dans un champ des environs de Kherson (Ukraine), le 2 avril 2023. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

A Kyselivka, un temps occupée par les forces russes, les combats ont détruit une bonne partie des maisons ainsi que l'église. Les immenses silos de céréales ont été éventrés. E t pour accéder aux champs, il faut emprunter des routes criblées de nids-de-poule et de cratères, vestiges des combats. Au loin, quelques cigognes fouillent la terre avec leur bec, indifférentes à l'arrivée des démineurs lourdement équipés. Ce jour-là, Evgen Skumbry et son équipe ont pour mission de nettoyer les abords d'un important canal qui traverse la plaine agricole. Il est indispensable de sécuriser le secteur avant le désherbage et la remise en état du béton défoncé.

Débordés par l'ampleur de la tâche

"On ne sait jamais ce qui nous attend", explique le chef adjoint du groupe pyrotechnique du Service national d'urgence à Mykolaïv. " Avant de nous rendre sur un site, nous regardons sur une carte les anciennes positions russes, et le trajet emprunté lors de leur fuite." Ils progressent par groupes de deux, sur chaque bord du canal. Le premier homme promène la tête de détection dix centimètres au-dessus du sol, de gauche à droite. Le second, équipé d'un long bâton, pique la terre à 45 degrés, quand il faut identifier plus précisément une menace.

Une équipe du Service d'urgence de l'Etat ukrainien lors d'une opération de déminage dans un champ de la région de Mykolaïv (Ukraine), le 31 mars 2023. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

Le silence, absolu, est seulement interrompu par les bruits lancinants du détecteur, qui font penser à un canard étranglé. "Si on trouve un objet suspect, on délimite un périmètre au cas où il y aurait un piège autour. Soit on le détruit sur place, s'il est impossible à déplacer, soit on le sort et on le transporte plus loin dans la zone de destruction", balisée par des bouts de bois et un ruban de signalisation. Les munitions non explosées (UXO) et les restes d'armements ou d'équipements truffent le sol.

"Je pense tout le temps au danger. Si je n'ai plus peur, le pire peut arriver. Le soir, j'essaie d'oublier le travail, d'autant que ma femme est enceinte."

Evgen Skumbry, chef adjoint du groupe pyrotechnique du Service national d'urgence à Mykolaïv

à franceinfo

Une poignée de minutes suffisent pour enchaîner les trouvailles. La pêche du jour : des tubes de lance-roquette RPG, un mortier de 82 mm explosé, les débris d'un autre de 120 mm et des lance-grenades "encore actifs", dont il faut mieux s'éloigner. Malgré l'urgence de la situation, Evgen Skumbry ne veut prendre aucun risque. "L'agriculture ukrainienne est importante pour le pays. Mais on doit faire attention à la vie de nos hommes, de nos collègues. Les envoyer dans des champs avec des herbes trop hautes, ce serait les mettre en danger." Il arrive que les lièvres et les renards prêtent une assistance fortuite aux démineurs, quand ils déclenchent une explosion par accident.

"Nous n'avons pas assez de bras, ni de temps, pour inspecter tous les champs. C'est pourquoi nous demandons aux agriculteurs de matérialiser la présence des engins explosifs et de nous informer." Dix unités du Service d'urgence de l'Etat étaient mobilisées au mois de mars, mais des renforts sont prochainement attendus. Des unités pyrotechniques de la police, de l'armée et des ONG participent également aux efforts.

Les engins explosifs sont déposés dans une zone à l'écart, avant d'être détruits en fin de journée. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

A la fin de la journée, l’équipe creusera un trou pour y déposer son butin. Elle installera une charge de TNT et un détonateur électrique, avant de dérouler un long fil et de se mettre à l'abri, pour la mise à feu. Le grand boum libérateur soulagera quelques hectares du poison de la guerre. Mais il faudra des années pour nettoyer toute l'Ukraine. Fin mars, l'administration militaire estimait que 80% des terres de la région étaient prêtes à être semées, mais que 20% attendaient toujours d'être déminées, notamment autour de Snihourivka, libérée le 10 novembre dernier.

Un dilemme pour les agriculteurs

A l'entrée de Mykolaïv, l'activité a déjà pu reprendre dans les champs. A la coopérative "Epi d'or", les tracteurs ont commencé à semer l'orge après s'être occupés de la coriandre et du millet. Ce sont des événements à chaque fois, raconte, soulagée, la directrice Nadejda Ivanova. Après le début de la guerre, les 4 000 hectares s'étaient rapidement retrouvés dans l'œil du cyclone. "Il y avait de tout : des sous-munitions, des mortiers de 122 mm... Les champs sont séparés par des arbres, et on y trouvait des mines."

"Le déminage s'est terminé en octobre avec la découverte d'un missile S-300, dans le champ là-bas."

Nadejda Ivanova, directrice de la coopérative "Epi d'or"

à franceinfo

Par chance, aucun des 97 travailleurs n'a été blessé. "Mais ils avaient peur, oui. Ils se disaient parfois : 'Et si les démineurs ont oublié quelque chose' ?" A Mykolaïv, comme ailleurs dans le pays, les unités des services d'urgence ont d'abord sécurisé les villes, avant les terres agricoles. Les agriculteurs marquaient les lieux avec du ruban et envoyaient les coordonnées GPS à l'armée.

L'une des exploitations qui se trouvent à l'entrée de Mykolaïv (Ukraine), le 3 avril 2023. (MATHIEU DREUJOU / FRANCE TELEVISIONS)

L'une des exploitations de la coopérative porte encore les traces des combats de mars 2022, quand les forces russes étaient aux portes de la ville, avant d'être repoussées. Le toit de la grange est criblé de trous qui laissent passer la lumière. Les vitres des tracteurs et des moissonneuses sont constellées d'éclats. "Nous avons un calendrier précis à suivre. Alors, dès le 20 mars, nous avons recommencé à travailler", explique le gérant Ihor Verba. R etourner dans les champs "n'était pas une situation très agréable". Il y avait "de la peur, bien sûr, mais aussi la volonté de nourrir la population et les troupeaux".

Avant de prendre congé et de retourner à ses semis de tournesol, Ihor Verba présente quelques débris d'explosifs, conservés dans une vitrine. L'agriculteur sait que la curiosité peut coûter cher : il y a quelque temps, il a remarqué une forme dans l'un de ses champs. Il s'est approché. C'était une boîte de rations alimentaires russes. "Je l'ai entrouverte avec beaucoup de précaution : il y avait une grenade à l'intérieur."

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