Guerre en Ukraine : cinq questions sur la livraison d'armes à sous-munitions américaines à Kiev

La livraison de ces munitions ne fait pas l'unanimité, puisqu'elles sont critiquées par les ONG et interdites dans plusieurs pays, notamment européens.
Article rédigé par franceinfo avec AFP
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min
Un paysan ukrainien expose des roquettes à sous-munitions découvertes dans son champ de Zeleniy Hai, dans l'oblast de Kherson, dans le sud de l'Ukraine, le 16 octobre 2022. (VIRGINIE NGUYEN HOANG / HANS LUCAS / AFP)

"Cela a été une décision très difficile pour moi." En validant, vendredi 7 juillet, la livraison d'armes à sous-munitions à l'Ukraine, le président des Etats-Unis, Joe Biden, a conscience des critiques auxquelles il s'expose. Cette nouvelle annonce entre dans le cadre d'une aide d'un montant de 800 millions de dollars (729 millions d'euros), portant ainsi l'assistance américaine à plus de 41 milliards de dollars (37,4 milliards d'euros) depuis le début de l'invasion russe de l'Ukraine, en février 2022.

>> Suivez en direct les dernières informations sur la guerre en Ukraine

Franceinfo revient sur cet apport vu comme un pas de plus vers "la victoire" pour Volodymyr Zelensky, mais critiqué par les ONG, qui craignent des dommages collatéraux sur le long terme.

1Quelles sont les spécificités de ces armes ?

Les armes dites à sous-munitions dispersent ou libèrent des petites charges conçues pour exploser avant ou après l'impact. Selon  un rapport de l'ONU (document PDF), elles peuvent en libérer "des centaines", voire "des milliers". D'après le Pentagone, elles sont capables d'être utilisées aussi bien pour pénétrer des blindages que contre des troupes au sol, et pourront être "clairement utiles pour tout type d'opérations offensives". Elles permettent également de couvrir "un large périmètre" et de "cibler, par exemple, une batterie d'artillerie qui vient de tirer et se repositionne", assure sur Twitter Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux.

D'après le Washington Post , les Etats-Unis vont fournir des obus d'artillerie de 155 mm, les M864, en service depuis 1987. Chacun de ses obus "emporte 72 sous-munitions : 48 grenades antipersonnel M42 et 24 munitions antimatériel M46 à charge creuse", détaille Stéphane Audrand. Ces obus ont une portée de 29 kilomètres, détaille le quotidien américain.

2Pourquoi les Etats-Unis ont-ils choisi d'en livrer à l'Ukraine ?

De l'aveu même du président ukrainien Volodymyr Zelensky, l'Ukraine n'a pas assez de munitions pour mener une contre-offensive qui avance lentement. Washington estime que ces armes représentent "la bonne chose à faire" au vu des derniers développements sur le terrain. " L'offensive ukrainienne a du mal avec l'artillerie russe et les obus de précision (Excalibur, Bonus), GLSDB [un autre projectile de précision] et autres munitions intelligentes deviennent rares", développe Stéphane Audrand, toujours sur Twitter.

"Si nos productions d'armes, et notamment d'obus de précision, avaient été suffisantes pour alimenter l'Ukraine, les Américains n'auraient pas eu à livrer ces obus."

Stéphane Audrand, consultants en risques internationaux

sur Twitter

Ces armes à sous-munitions doivent aussi combler le déficit ukrainien face à l'armement russe. En 2006, un rapport d'information du Sénat français expliquait que " la neutralisation des objectifs blindés semble l'une des applications privilégiées des armes à sous-munitions" , comme lors de la guerre froide. S'en priver reviendrait à "se battre avec une main dans le dos", illustre Xavier Tytelman, consultant en défense, dans les colonnes du Parisien.

Le conseiller américain à la Sécurité nationale, Jake Sullivan, a affirmé que la Maison Blanche avait pris sa décision après une "recommandation unanime" de son administration. Il y a un "risque massif encouru par les civils si les troupes et les chars russes déboulent sur les positions ukrainiennes et reprennent plus de territoire parce que l'Ukraine n'a pas assez d'artillerie" pour se défendre, a-t-il insisté.

3Pourquoi ces armes sont critiquées ?

Depuis le 1er août 2010, ces armes sont proscrites dans les 108 pays, dont la France, signataires du Traité d'Oslo, qui interdit leur transfert et leur utilisation. Ni les Etats-Unis, ni l'Ukraine, ni la Russie ne font toutefois partie des signataires, ce qui explique l'aide américaine et leur utilisation dans le conflit. Conscient des enjeux, Joe Biden a déclaré que cela lui avait pris du temps "avant d'être convaincu" d'effectuer cette livraison.

Les ONG craignent des dommages collatéraux pour les civils. La décision américaine " est un pas en arrière qui mine les avancées considérables de la communauté internationale dans sa tentative de protéger les civils de tels dangers pendant et après les conflits armés", dénonce ainsi Amnesty International. Pour cette organisation, l'administration Biden "doit comprendre que toute décision visant à permettre un usage accru de ces armes à sous-munitions dans cette guerre aura une conséquence claire : plus de morts civils". Jusqu’à 40 % des sous-munitions n’explosent pas quand elles touchent le sol, relève de son côté Handicap International, qui estime que "97% des victimes recensées" sont civiles, "parmi lesquelles 36% d'enfants".

Pour tenter d'apaiser les critiques, Joe Biden a assuré que les Ukrainiens avaient fourni des garanties "par écrit" sur l'usage qu'ils feraient de ces armes pour minimiser "les risques posés aux civils". Car l'utilisation de ces armes à sous-munitions s'accompagne d'un taux de "ratés" : certaines munitions " n'explosent pas ou ne se désactivent pas au bout d'un moment, [et] contribuent à semer des objets explosifs dangereux", détaille Stéphane Audrand sur Twitter. Jeudi, le porte-parole du Pentagone a précisé que les Etats-Unis envisageaient de fournir des munitions qui "n'incluraient pas les anciennes variantes, dont le taux de ratés est supérieur à 2,35%", rapporte Le Monde.

4Comment réagit l'Ukraine ?

A l'annonce de ces livraisons, Volodymyr Zelensky a témoigné de sa reconnaissance "au peuple américain et au président Joseph Biden". Cette nouvelle aide  "[rapproche]  l'Ukraine de la victoire sur l'ennemi et la démocratie de la victoire sur la dictature" et "fournira de nouveaux outils pour la désoccupation de notre terre et le rapprochement de la paix", a-t-il souligné sur Twitter.

Toujours sur Twitter, Oleksii Reznikov, le ministre de la Défense ukrainien, a tenté de répondre aux préoccupations. Il a rappelé qu'" en vertu de l'article 51 de la Charte des Nations unies, l'Ukraine dispose d'un droit universel d'autodéfense internationalement reconnu" et que Kiev continuerait "à respecter strictement toutes les conventions humanitaires internationales signées et ratifiées par l'Ukraine". Pour libérer le pays, l'armée ukrainienne doit "infliger des pertes à l'ennemi", a-t-il justifié. 

"Il est dans notre intérêt de sauver la vie de nos soldats. C'est pourquoi nous continuerons à le faire en utilisant toutes les armes létales à notre disposition."

Oleksii Reznikov, ministre de la Défense ukrainien

sur Twitter


L'Ukraine s'engage également à utiliser ces armes en respectant cinq principes-clés : un usage uniquement pour la libération des territoires occupés et " pas sur le territoire officiellement reconnu de la Russie" ; un usage hors des zones urbaines, mais "dans les zones où il y a une concentration de militaires russes" afin de limiter les risques pour les soldats ukrainiens ; la tenue d'un " registre strict de l'utilisation de ces armes et des zones où elles seront utilisées" ; la mise en place d'un classement des territoires par ordre de priorité pour le déminage à la libération du pays, et enfin la tenue d'un compte-rendu de l'usage de ces armes aux partenaires de l'Ukraine.

5Quelles sont les réactions des alliés américains ?

Le président américain a affirmé que cette décision a été préalablement discutée avec les pays alliés et le Congrès américain. Mais de l'autre côté de l'Atlantique, cette annonce suscite un certain embarras. A Berlin, le porte-parole du gouvernement allemand, s'est dit, vendredi, "certain que nos amis américains n'ont pas pris à la légère la décision de livrer les munitions en question". Paris a rappelé qu'elle respecterait les engagements pris pour empêcher la prolifération de ces armes, tout en comprenant "l'arbitrage auquel les Etats-Unis sont parvenus dans leur souhait d'aider l'Ukraine dans l'exercice de sa légitime défense face à l'agression illégale déclenchée par la Russie".

De son côté, le secrétaire général de l'Otan, Jens Stoltenberg, a relevé que la Russie et l'Ukraine utilisent ces armes, mais que Moscou s'en sert "dans sa guerre brutale contre l'Ukraine alors que l'Ukraine s'en sert pour se défendre". "Nous avons le sentiment qu'en aucune façon cela n'affectera la très forte unité entre alliés", a estimé le conseiller à la Sécurité nationale américaine, Jake Sullivan, rapporte Le Monde . Cependant, coïncidence ou non, les Etats-Unis ont annoncé, dans le même temps, la destruction de leur dernier stock d'armes chimiques, appelant la Russie (et la Syrie) à reconnaître et détruire leurs programmes non-déclarés. Les Etats-Unis avaient jusqu'au 30 septembre pour le faire après la signature de la Convention de 1997 sur l'interdiction de ces armes.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.