Cinq questions pour tout comprendre aux manifestations anticorruption qui agitent la Roumanie

Le gouvernement a publié, mardi, un décret qui assouplit considérablement la législation sur la corruption. Une décision qui suscite la colère des citoyens et des institutions internationales. 

Une foule agite un drapeau pour protester contre le nouveau décret du gouvernement, le 1er février 2017 à Bucarest. 
Une foule agite un drapeau pour protester contre le nouveau décret du gouvernement, le 1er février 2017 à Bucarest.  (DANIEL MIHAILESCU / AFP)

C'est la plus importante mobilisation depuis la chute du communisme, en 1989. Entre 200 000 et 300 000 Roumains ont manifesté dans la capitale, Bucarest, et une quarantaine d'autres villes, mercredi 1er janvier, contre l'assouplissement de la législation sur la corruption dans leur pays. Le gouvernement social-démocrate a discrètement adopté un décret en ce sens, mardi, suscitant la colère dans la rue comme à l'étranger. Franceinfo vous explique quels sont les enjeux de cette contestation monstre.

Pourquoi les gens descendent-ils en masse dans les rues ? 

A peine un mois après sa prise de fonctions, le gouvernement issu du Parti social-démocrate (PSD) vient de signer un décret d'urgence qui dépénalise plusieurs infractions relatives à la corruption. Le texte rend ainsi l'abus de pouvoir passible de peines de prison uniquement s'il provoque un préjudice supérieur à 44 000 euros. Il stipule aussi que l'infraction ne peut être dénoncée plus de six mois après la commission des faits. Ce qui devrait permettre à Liviu Dragnea, le président du PSD, le parti au pouvoir, d'échapper au principal chef d'accusation le visant dans un procès d'emplois fictifs, qui s'est ouvert mardi. Les procureurs ont, en effet, estimé le préjudice subi à 24 000 euros.

La pilule passe mal auprès de la population, de plus en plus attachée à la transparence de ses élus. Selon une étude réalisée en avril 2016 (en anglais) par Inscop Research, un institut de sondage roumain, 80% des habitants se refusent à voter pour un politicien mis en examen ou condamné pour corruption.

La corruption, c'est un gros problème dans le pays ?

En 2007, la Roumanie intègre l'Union européenne. L'une des conditions à son adhésion est claire : le pays doit lutter contre la corruption. Il suffit de jeter un œil au Courrier des Balkans pour se rendre compte de l'ampleur du phénomène : aux dernières législatives et sénatoriales de décembre, par exemple, les électeurs ont eu à choisir entre de nombreux "candidats improbables et corrompus". "Selon l’organisation Initiativa Romania, plus de la moitié des prétendants au Parlement et au Sénat traînent derrière eux de nombreuses casseroles", écrivait le site avant le scrutin. Un rapport de Transparency International, réalisé en 2011, évoque l'existence de "barons locaux" et l'action des autorités locales, dont l'usage des ressources publiques est souvent "éloigné de l'intérêt général au profit de petits groupes".

"Depuis la chute du communisme, il y a une élite politique qui se croit libre de faire tout ce qu'elle veut. C'est le problème particulier à la Roumanie, explique jeudi à franceinfo Jean-Arnault Dérens, le directeur du Courrier des Balkans. Le pays est régulièrement épinglé dans tous les rapports, tant des organisations non-gouvernementales que de l'Union européenne." Dans le dernier classement de Transparency International, le pays occupe la 57e place, juste devant Cuba. 

Cependant, la situation s'améliore, selon une note de mars 2016 (PDF) de l'Institut de gestion publique et du développement économique (IGPDE), organisme attaché au ministère de l'Economie français. Des organes de contrôle ont été créés. La direction nationale anticorruption (DNA), qui a vu le jour en 2002, disposait, en 2015, d'un budget de 22 millions d'euros et 120 procureurs, détaille l'IGPDE. L’Agence nationale pour l’intégrité, créée en 2005, traque les cas d'enrichissement personnel et emploie une centaine de personnes. Des efforts qui payent : depuis 2008, les condamnations se sont multipliées, souligne une journaliste roumaine sur Al Jazeera (en anglais), passant d'une dizaine à plus d'un millier par an. Et les rangs du PSD, au centre de la vie politique depuis la fin du communisme, ont été particulièrement touchés par ces enquêtes, rappelle Le Monde.

Et du coup, la mobilisation est-elle vraiment exceptionnelle ?

Une place noire de monde et des milliers de drapeaux qui flottent au vent, les Roumains n'avaient pas connu une telle mobilisation depuis la chute du communisme en 1989, selon les médias nationaux. Les autorités n'ont pas transmis les chiffres, mais le nombre de manifestants est estimé entre 200 000 et 300 000, mercredi, dont la moitié à Bucarest. 

D'autres grandes villes du pays se sont mobilisées, comme Cluj, Sibiu ou Timisoara. "Il était temps que les gens se réveillent et cessent d’accepter autant d’abus", a confié une manifestante à l'AFP. Nombre d'entre eux craignent un retour en arrière. "Je suis indignée. Le PSD a gagné les élections, mais ça ne veut pas dire qu'il peut modifier le code pénal de nuit, en cachette", s'est indignée une autre citoyenne. "Ce gouvernement va tomber comme Ceausescu il y a vingt-sept ans", affirme au Monde un entrepreneur de Bucarest.

Quelles sont les réactions politiques à ce décret ?

En guerre ouverte avec le gouvernement PSD depuis la cohabitation consécutive aux législatives de décembre 2016, le président de centre-droit roumain Klaus Iohannis a publié un message sur Facebook où il qualifie le décret de "jour de deuil pour l'Etat de droit". "Il se positionne comme un défenseur des valeurs en politique. Il est dans son rôle", analyse Jean-Arnault Dérens, directeur du Courrier des Balkans. Mais il faut savoir que les pouvoirs du président sont très limités. Il n'a pas, constitutionnellement, les moyens de bloquer une ordonnance comme celle adoptée mardi soir."

C'est également sur le réseau social que Florin Jianu, ministre des Milieux d'affaires, du Commerce et de l'Entrepreneuriat a annoncé sa démission. "Je mets fin à mon activité gouvernementale, car c'est ce que ma conscience me dicte", a-t-il écrit. Avant d'ajouter à l'adresse du gouvernement : "Peut-être que cet exemple leur sera utile.

A l'international, les critiques pleuvent. Les ambassades d'une dizaine de pays, comme la France ou les Etats-Unis, ont formulé "leur profonde inquiétude" face à ce nouveau décret. "Il faut avancer dans la lutte contre la corruption, pas reculer", a réagi Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne dans une déclaration conjointe avec son adjoint Frans Timmermans. 

Comment le gouvernement se défend ?

Le Premier ministre roumain reste ferme. Jeudi, il a annoncé qu'il maintiendrait le décret. "Nous avons pris une décision au sein du gouvernement et nous allons de l'avant", a-t-il annoncé à l'issue d'une réunion du PSD. Il avait affirmé, dans un courrier à l'attention de la Commission européenne, que "la lutte contre la corruption était l'une des priorités du gouvernement" réaffirmant son "engagement" en la matière. Le président du PSD, Liviu Dragnea, s'est montré plus virulent en parlant d'une "campagne de mensonges et de désinformation". Il a également dénoncé "une tentative de déstabiliser le gouvernement par des moyens plus ou moins légaux".

Le gouvernement est cependant partiellement revenu en arrière sur un autre de ses projets : il avait prévu un deuxième décret d'urgence en vertu duquel environ 2 500 détenus purgeant des peines allant jusqu'à cinq ans de prison seraient graciés, dont des élus. Ce projet sera finalement soumis au parlement.