Pollution au chlordécone : en Martinique et en Guadeloupe, les ouvriers agricoles "empoisonnés" réclament "la justice"

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Le chlordécone, produit utilisé pendant vingt ans dans les bananeraies, a pollué les sols et contaminé plus de 90% de la population de Guadeloupe et de Martinique. (ELLEN LOZON / FRANCEINFO)

Alors qu'une manifestation est organisée en Martinique le 10 avril pour protester contre "l'impunité" dans le dossier du chlordécone, franceinfo donne la parole aux ouvriers agricoles exposés à ce pesticide durant des années.

"On a privilégié le profit au détriment de la santé des ouvriers agricoles." Debout dans une bananeraie du François, en Martinique, Marie-Hélène Marthe dite Surelly marque une pause. Les mots lui manquent pour décrire la "colère" qu'elle ressent face au scandale sanitaire du chlordécone, cet insecticide toxique utilisé pendant vingt ans aux Antilles. "J'ai vu plusieurs collègues mourir de cancer. D'autres développer des maladies [neurologiques] ou du foie", liste la secrétaire du syndicat CGTM. "Pendant des années, rien n'a été fait. Ou sé an ouvriyé agrikol, ou pè mò", s'emporte-t-elle en créole. Traduction : "On peut bien laisser mourir les ouvriers agricoles."

Pour faire entendre la voix de ces victimes, elle manifeste, samedi 10 avril, aux côtés d'autres Martiniquais indignés par la tournure judiciaire que prend ce dossier. Une plainte contre l'Etat pour "mise en danger de la vie d'autrui", déposée en 2006 par plusieurs associations de Martinique et de Guadeloupe, pourrait en effet aboutir à un non-lieu en raison d'un risque de prescription. "On nous a laissés nous empoisonner sans rien faire. Il faut chercher les responsables", martèle Harry Durimel, maire de Pointe-à-Pitre (Guadeloupe) et avocat qui accompagne les associations dans ce combat depuis plus de quinze ans.

De l'épandage sans gants ni masques

L'"empoisonnement" au chlordécone a débuté en 1972. Les autorités françaises autorisent alors l'homologation de l'insecticide pour lutter contre le charançon du bananier, dont les larves s'attaquent aux racines de l'arbre. A cette époque, déjà, la dangerosité de la molécule est pointée du doigt aux Etats-Unis. En 1975, la moitié des ouvriers d'une usine de fabrication du produit, en Virginie, sont intoxiqués et développent des troubles neurologiques. Le site est fermé et, dès l'année suivante, le chlordécone est interdit dans le pays. Pourtant, dans les Antilles françaises, le phytosanitaire commercialisé sur le nom de Kepone, puis de Curlone, continue d'être abondamment utilisé. "Si on essayait de dire que c'était dangereux, on nous accusait de vouloir tuer les exploitations et on nous menaçait de licenciement", assure Marie-Hélène Marthe dite Surelly.

La Martiniquaise travaille dans une bananeraie depuis plus de trente-cinq ans. "J'ai moi-même épandu le Curlone et beaucoup d'autres produits", confie-t-elle à franceinfo. La plupart des employés affectés à cette tâche avaient "zéro protection". "Pas de bottes, de masques, de combinaisons", ni même de gants pour manier cette "poudre blanche". "Les règles d'hygiène et de sécurité n'étaient pas respectées sur les exploitations, résume la quinquagénaire. Nous n'avions pas de vestiaires pour enlever nos vêtements pleins de produit avant de rentrer chez nous, ni d'eau pour nous rincer."

"On parle du Curlone mais nous, les ouvriers, sommes baignés dans un cocktail de produits toxiques. Il arrivait même qu'il y ait des épandages aériens pendant que certains mangeaient au milieu des bananiers. Ils avaient du produit dans leur nourriture."

Marie-Hélène Marthe dite Surelly, ouvrière agricole

à franceinfo

Retraitée de la même exploitation, Edwige Marie-Luce se souvient d'avoir vu "des collègues s'évanouir" pendant certains épandages. Elle n'a jamais dispersé elle-même le Curlone, mais a quand même été exposée à ce produit semblable à "de la farine, qui volait partout". "On nous donnait parfois des masques, mais beaucoup les enlevaient quand il faisait très chaud ou pour boire de l'eau", poursuit la Martiniquaise de 67 ans.

Le chlordécone n'est interdit en France qu'en 1989, dix ans après son classement comme "cancérogène possible" par le Centre international de recherche sur le cancer. Le ministère de l'Agriculture continue pourtant d'accorder des dérogations pour son utilisation dans les départements d'outre-mer jusqu'en 1993. Officiellement. "Les stocks restants ont été utilisés bien après cette date", assure Marie-Hélène Marthe dite Surelly.

"On sait que j'ai du chlordécone dans le sang"

Pour elle, comme pour de nombreux Antillais, les conséquences sanitaires sont dramatiques. Quelque 95% des Guadeloupéens et 92% des Martiniquais présentent des traces de chlordécone dans le sang, selon une étude de Santé publique France de 2018. "On a empoisonné les terres et la population pour des siècles", martèle Philippe Rotin, agriculteur guadeloupéen et membre du syndicat UPG. En raison de la persistance du produit dans les sols, certains fruits, légumes et viandes sont contaminés, souligne La Croix. Dès les années 1970, des rapports révèlent des traces de chlordécone dans les poissons pêchés près des côtes guadeloupéennes. On en trouve "jusque dans l'eau potable", insiste le maire de Pointe-à-Pitre, Harry Durimel.

Un ouvrier agricole porte un régime de bananes dans une plantation au François, en Martinique, le 6 octobre 2015. (YADID LEVY / ROBERT HARDING HERITAGE / AFP)

"Il y a des malades, il y a des morts", s'alarme Philippe Rotin. Le père de Marie-Hélène Marthe dite Surelly "a grandi au milieu des bananeraies", puis y a travaillé dès son adolescence. "Il a aujourd'hui 75 ans et on lui a déjà diagnostiqué un cancer de la prostate, une leucémie, une insuffisance rénale et la maladie d'Alzheimer." Sa fille compte lui faire passer des examens pour tenter d'établir le lien avec les pesticides, dont elle est convaincue.

Raymond Véronie a, lui aussi, été opéré un cancer de la prostate. Il n'avait que 48 ans. "J'ai travaillé dans le chlordécone, je vis près des bananeraies, je pense que c'est lié." Les études scientifiques vont dans son sens. Cet insecticide "favorise toutes les étapes du développement du cancer", selon la médecin martiniquaise Josiane Jos-Pelage, présidente de l'Association médicale de sauvegarde de l'environnement et de la santé (Amses-Martinique).

"Le nombre de cas de cancers de la prostate a explosé aux Antilles à partir du milieu des années 1990, soit environ vingt ans après le début de l'utilisation du chlordécone. Or, il faut entre vingt et trente ans pour développer un cancer."

Josiane Jos-Pelage, médecin

à franceinfo

Avec 227 nouveaux cas pour 100 000 habitants en Martinique et 184 en Guadeloupe, ces deux départements enregistrent des taux deux fois plus élevés de cancers de la prostate que l'Hexagone. Une étude de l'Inserm a aussi montré qu'il y avait deux fois plus de récidives chez les hommes exposés à ce poison. Certaines familles ont même été décimées par des cancers, rapporte La 1ère. "On oublie parfois que les femmes sont aussi nombreuses que les hommes sur les exploitations, mais on constate aussi de nombreux cancers du sein", ajoute Josiane Jos-Pelage.

Fausses couches et naissances prématurées

Sans compter les conséquences sur les grossesses. Le chlordécone est un perturbateur endocrinien reconnu, qui peut avoir un effet sur le système nerveux et la fertilité. "On constate des fausses couches, des naissances prématurées, des retards de développement chez les enfants", liste Josiane Jos-Pelage, qui y voit les résultats de l'exposition au produit.

"Aujourd'hui, on a une génération 'chlordéconée' jusqu'à la moelle."

Harry Durimel, maire de Pointe-à-Pitre

à franceinfo

Les études scientifiques manquent encore pour mesurer tous les effets de cette contamination sur la santé. Certains ouvriers agricoles voient néanmoins le spectre des pesticides derrière la plupart de leurs maux. Edouard Milock a passé sa vie à travailler "aux champs", au François. "Je fais de tout dans la bananeraie, sauf l'emballage." A 61 ans, le Martiniquais est désormais arrêté pour des problèmes au foie. Le matin, il se sent "faible", ses lèvres "sont blanches comme celles d'un fantôme". "J'attends de faire d'autres examens, mais on sait que j'ai du chlordécone dans le sang", confie-t-il à franceinfo.

Edwige Marie-Luce envisage, elle aussi, un dépistage pour expliquer la gêne qu'elle a "toujours dans la gorge, comme des glaires. Ça doit être les pesticides. D'où est-ce que ça peut venir sinon ?" questionne la retraitée.

Du "zéro chlordécone" aux réparations

Harry Durimel dénonce l'omerta qui pèse encore sur ce dossier. "Des élus, des responsables se sont mis du côté des bananiers pendant des années parce que la production était bonne pour l'économie", affirme l'élu écologiste. "De nombreux ouvriers agricoles ne veulent pas parler aujourd'hui, par peur de perdre leur emploi ou des représailles contre leurs familles", abonde Josiane Jos-Pelage.

Face à cette situation, le syndicat martiniquais CGTM réclame une série de mesures : vérification de l'application des normes de sécurité dans les entreprises, prévention et dépistage des maladies chez les ouvriers, reconnaissance de ces pathologies comme maladies professionnelles, création d'un fonds d'indemnisation pour les victimes et leurs familles… Des revendications également portées par les organisations guadeloupéennes. "Les plans chlordécone de l'Etat ne servent à rien, il faut de véritables actions et des réparations", exige Philippe Rotin, de l'UPG. "L'Etat doit prendre sa part de responsabilité dans ce scandale environnemental", avait reconnu Emmanuel Macron lors d'une visite en Outre-mer, fin 2018.

Un panneau dénonce : "génocide au chlordécone, ils nous ont empoisonnés", lors d'une manifestation à Fort-de-France (Martinique), le 27 février 2021. (LIONEL CHAMOISEAU / AFP)

Outre la dépollution des sols, Harry Durimel demande le "zéro chlordécone" dans l'alimentation. "On a fixé des limites maximales de résidus (LMR) dans la viande et les légumes, comme s'il était concevable de dire 'voilà la dose de poison que vous pouvez ingérer tous les jours'", s'agace le maire de Pointe-à-Pitre.

Tous gardent néanmoins un autre objectif en tête : établir clairement la responsabilité du Curlone dans ces maladies et condamner les "coupables" de cette pollution. Pour Harry Durimel, la première partie de ce combat est déjà remportée. "Nous n'avons pas encore obtenu justice, mais nous connaissons déjà la vérité."

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