DOCUMENT FRANCEINFO. Propagande omniprésente, shopping patriotique... Plongée dans le quotidien des Nord-Coréens

C'est un témoignage exceptionnel. Une journaliste de franceinfo a pu se rendre en Corée du Nord à l'occasion du sommet entre les deux Corées. Elle raconte ce qu'elle n'a pas pu dire sur place en raison de la censure, comme au quotidien des Nord-Coréens.

Dans une fabrique de chaussures en Corée du Nord, en avril 2018.
Dans une fabrique de chaussures en Corée du Nord, en avril 2018. (ÉLISE DELÈVE / FRANCEINFO)

Cinq jours après le sommet intercoréen historique de Panmunjom, village de la Zone démilitarisée entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, l'envoyée spéciale de franceinfo, de retour en France, raconte son séjour au Nord. Élise Delève est l'une des rares journalistes à avoir pu se rendre dans ce pays, l'un des plus fermés au monde. Après le récit des coulisses de ce voyage très encadré, notre journaliste revient sur le quotidien des Nord-Coréens. Elle a notamment pu se rendre dans une fabrique de chaussures, dans un centre aquatique et dans un supermarché.


En Corée du Nord, tout est encadré. C'est une société très structurée où il n'y a pas de place pour l'imprévu. Personne ne flâne ni ne prend de pause-café. L'individu passe après le Parti. Les habitants sont là pour répondre aux besoins de l'État. Par exemple, si le régime décide de construire un nouveau quartier en huit mois, tout monde est appelé à venir aider sur le chantier.

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Pour chacune des visites que j'ai pu effectuer – que ce soit une école, une usine, un lieu historique – cela se passe toujours de la même façon : le minibus nous emmène au point de rendez-vous. À l'intérieur, se trouvent mon traducteur et son chef (ils sont toujours deux) et lorsque l'on arrive, on est systématiquement accueilli par une femme. C'est notre "guide". Son rôle est en réalité de mettre en valeur ce que les Kim ont fait pour le lieu que nous visitons. D'ailleurs, on ne me montre que les lieux où l'un des trois dirigeants est venu. C'est un peu "la crème de la crème" des lieux nord-coréens.

Notre guide nous explique quels conseils les leaders du régime ont apporté comme la hauteur des plafonds ou le changement des machines.

J'ai pu visiter une usine de fabrication de chaussures de sport. Elle s'étale sur plusieurs bâtiments de plusieurs étages et conçoit, me dit-on, 1,5 million de chaussures par an. Le responsable de l'atelier nous montre fièrement la toute nouvelle machine qui coupe la gomme et dont l'aspect fait penser à une machine des années 1970. Une ouvrière s'assure que les semelles sont bien imprimées pendant qu'un homme découpe des figurines pour décorer les chaussures des enfants.

Dans la salle de couture, des dizaines d'ouvrières sont au travail, un bandana violet sur la tête. Leurs machines à coudre vert d'eau sont ornées d'un triangle rouge : "Elles ont été récompensées parce qu'elles ont bien travaillé", précise ma guide. Ici le mérite s'affiche pour donner l'exemple. "Quand je vois ce prix, cela me donne envie de mieux travailler, de travailler plus, affirme Kim Yun-ho, une couturière qui travaille ici depuis 10 ans après une carrière d'officier dans l'armée. C'est un honneur de coudre sur cette machine. J'adore mon travail. C'est le travail de ma vie." 

Plus on travaille, plus on est payé, mais je ne saurai pas combien : à cette question, comme à d'autres, je n'ai jamais eu de réponse.

Dans une usine de fabrication de chaussures à Pyongyang en Corée du Nord, en avril 2018.
Dans une usine de fabrication de chaussures à Pyongyang en Corée du Nord, en avril 2018. (ÉLISE DELÈVE / FRANCEINFO)

Quel est le salaire moyen d'un Nord-Coréen ? On me répond que le système est assez compliqué à comprendre car beaucoup de choses sont gratuites – l'école, le logement, les transports et la santé – ou très bon marché.

Une propagande omniprésente

Ce qui m'a le plus marquée durant cette semaine passée en Corée du Nord, c'est la propagande. Partout sur les murs vert pâle des interminables couloirs, j'ai vu des affiches, souvent des messages dessinées avec des couleurs vives. Mais, l'affiche la plus frappante, que l'on peut voir notamment sur une grande avenue de Pyongyang, est celle représentant une bombe détruire le Capitole américain. Il est écrit : "Choix militaire", "Guerre préventive" et "Sanctions contre notre pays"... Ce sont les mots du président américain Donald Trump et de l'ONU au plus fort de la crise entre les États-Unis et la Corée du Nord. Le titre de l'affiche est "Notre réponse". Pour mes accompagnateurs, il n'y là rien de choquant. Ce qui l'est, c'est le vocabulaire du président américain qui a "insulté" leur pays.

Les Nord-Coréens ont droit à un jour chômé par semaine, le dimanche, et deux semaines de vacances par an. Pendant ma visite, j'ai vu de nombreux endroits de loisirs rénovés ou construit au début des années 2010 : un zoo, une fête foraine, un cirque, un delphinarium ou encore ce centre aquatique équipé d'une dizaine de piscines. "Notre suprême leader Kim Jong-un a fait construire de nombreux lieux comme cette piscine pour que notre peuple profite d'une vie heureuse", glisse ma guide. Cette politique de l'amusement est un excellent outil de propagande pour s'attirer du soutien des Nord-Coréens. C'est aussi un moyen de satisfaire une population qui a subi une très grande famine il y a quelques années.

Une piscine d\'un centre aquatique de Pyongyang en Corée du Nord en avril 2018.
Une piscine d'un centre aquatique de Pyongyang en Corée du Nord en avril 2018. (ÉLISE DELÈVE / FRANCEINFO)

"Les produits nord-coréens, meilleurs pour nous"

J'ai aussi visité un supermarché de quatre étages (l'équivalent de nos Galeries Lafayette, m'affirme-t-on). À l'entrée, un écran diffuse des clips patriotiques. Il est interdit de prendre des photos pour des raisons de "sécurité commerciale". Le magasin ressemble à n'importe quel supermarché et les rayons sont pleins à craquer. En revanche, on y trouve quasi-exclusivement des produits nord-coréens.

J'interroge Kim Seong-hoon, une mère au foyer qui vient une à deux fois par semaine. Son chariot est rempli de sucreries, de gâteaux et de boissons pour son enfant. Là encore, la fibre patriotique transparait dans chaque interview que l'on m'accorde : "Les produits coréens sont faits en fonction des besoins des Coréens, assure-t-elle. Ils sont produits en prenant en compte la santé et notre corps. Donc c'est meilleur que les produits étrangers pour nos enfants et pour nous."

J'ai trouvé quelques rares produits étrangers. La plupart viennent de Chine, le grand partenaire commercial de la Corée du Nord, mais j'ai aussi vu de l'huile d'olive d'Italie et d'Espagne.

Ces produits européens ne sont pas censés entrer en Corée du Nord en raison des sanctions imposées par l'ONU. Ils ont vraisemblablement été importés par Pékin.

Quant aux rayons de supermarché, s'ils sont pleins, c'est grâce à l'ouverture du pays vers l'extérieur : de plus en plus de Nord-Coréens sont autorisés à travailler à l’étranger, surtout en Chine et en Russie. J'en ai vu dans l'avion, les bras chargés de produits "duty free" (exemptés de douane). Or, une fois rentrés au pays, ils racontent ce qu'ils ont vu à l'étranger. Le régime n'a pas d'autre choix que de leur donner ce qu'ils veulent pour éviter le mécontentement populaire.