Les zones d'ombre de Bowe Bergdahl, le soldat américain libéré par les talibans

Le dernier prisonnier de guerre des Etats-Unis a été libéré samedi après cinq ans de détention aux mains des talibans. Si les Américains se réjouissent en majorité de sa libération, une frange conservatrice du pays s'inquiète. 

Bowe Bergdahl sur une photo datée de 2009, fournie par l\'armée américaine, à l\'annonce de sa libération, le 1er juin 2014.
Bowe Bergdahl sur une photo datée de 2009, fournie par l'armée américaine, à l'annonce de sa libération, le 1er juin 2014. (US ARMY / AFP)

De nouveaux combats attendent Bowe Bergdahl. Libéré samedi après près de cinq ans de détention aux mains des talibans, le soldat américain est soigné dans un hôpital militaire en Allemagne, lundi 2 juin, pour préparer son retour parmi les siens. A 28 ans, il lui faudra se reconstruire, réapprendre la liberté mais aussi affronter les critiques et accusations. "Il faut qu'il se prépare à devenir une personne publique au centre d'une vive controverse", a prévenu Frank Ochberg, un psychiatre qui travaille avec des vétérans depuis la guerre du Vietnam, cité par Reuters.

Car le cas de Bowe Bergdahl, capturé le 30 juin 2009 alors que sa section stationne dans la région afghane de Paktika, à la frontière pakistanaise, intrigue. Pire, il inquiète une frange (conservatrice) de la société américaine. En attendant qu'il ne fasse la lumière sur ses cinq années auprès des talibans, francetv info revient sur les zones d'ombre de ce jeune homme qui, plongé dans un scénario qui évoque à tous la série Homeland et son héros "retourné" par ses geôliers afghans, alimente polémiques et fantasmes.

Les mystérieuses conditions de sa capture

"J'étais déjà énervé, mais maintenant, avec tout ce qu'il se passe, je le suis encore plus." L'ancien sergent Matt Vierkant, cité lundi par CNN (en anglais) ne se félicite pas de la remise en liberté de son ancien camarade de section. "Bowe Bergdahl a déserté pendant sa mobilisation, et ses compatriotes ont perdu la vie en le cherchant", s'indigne-t-il, demandant que le rescapé soit jugé devant un tribunal militaire. Interrogés par la chaîne, ses anciens compagnons se taisent : ils ont signé un accord de confidentialité leur interdisant d'évoquer la disparition de Bergdahl. Mais "certains veulent rendre ce document public, afin que la vérité soit connue sur ce soldat dont ils craignent que [les autorités] ne fassent un héros", poursuit la chaîne.

En revanche, sur des blogs, des pages Facebook et des comptes Twitter, présentés comme appartenant à d'anciens camarades du soldat, ces derniers se lâchent. Bowe Bergdahl "n'est pas un héros, mais un traître", lit-on souvent sur ces pages ou dans les commentaires des articles sur sa libération. Sous le pseudonyme Stormbringer, l'un d'eux s'en explique : il a quitté la base "pour rejoindre les talibans."Plus loin, il sous-entend que Bergdahl leur a livré des informations ("nos mouvements, notre localisation, nos tactiques, le point faible de nos véhicules, pour ne donner que quelques exemples") et l'accuse d'être responsable de la mort de plusieurs militaires partis à sa recherche. Ces accusations graves sont reprises par des sites et blogs (en anglais) affiliés au mouvement conservateur du Tea Party. Ils accusent Barack Obama d'avoir négocié avec les talibans un échange défavorable : un soldat controversé contre cinq prisonniers retenus depuis 2002 sur la base américaine de Guantanamo, à Cuba.

Sous couvert de l'anonymat, une source officielle a concédé lundi à Reuters (en anglais) que le jeune homme avait "quitté la base de sa propre initiative". Des câbles militaires, mis au jour par le site Wikileaks (en anglais) en 2010, le confirment : Bowe Bergdahl ne s'est pas présenté à l'appel ce matin-là, indiquent-ils. Quelques heures plus tard, l'armée américaine intercepte des conversations entre talibans. Ils y mentionnent un Américain, retrouvé seul près d'un village voisin de la base. Il est équipé d'une caméra, n'est pas armé, et cherche à communiquer en anglais. L'un d'eux s'amuse du fait qu'il ait été trouvé et arrêté "assis sur les toilettes". D'autres sources talibanes indiquent plus tard qu'il est "saoul" quand il tombe entre leurs mains.

Son profil hybride, mi-survivaliste, mi-idéaliste

Le motif de cette présumée désertion reste flou. Cependant, cette dangereuse initiative met en lumière la personnalité atypique du jeune homme. Bowe Bergdahl a grandi dans la petite ville de Hailey, dans l'Idaho, un Etat rural du nord-ouest des Etats-Unis. Ses parents, de fervents calvinistes, l'éduquent à la maison : selon le magazine Rolling Stone (en anglais), il est capable à 5 ans de manier un 22 long rifle et de monter à cheval. A 16 ans, il se passionne pour l'escrime et s'essaie au ballet, dans le rôle de porteur. Grand lecteur, initié au bouddhisme par la mère d'une amie, il dévore les philosophes. Mais rêve aussi d'intégrer la Légion étrangère française, se voyant en Bear Grylls, le héros de l'émission "Man vs Wild", dans laquelle un ancien membre des forces spéciales britanniques survit seul dans des conditions extrêmes. A Paris, il est recalé. Trois ans plus tard, il s'engage dans l'armée américaine.

Décrit comme solitaire et zélé par ses camarades de l'école militaire, cités en 2012 par Rolling Stone, il hérite d'un surnom ironique: "SF", pour "forces spéciales". A 23 ans, sur le point de rejoindre l'Afghanistan, il prévient : "Si le déploiement est naze, je partirai dans les montagnes du Pakistan." L'ancien militaire Jason Fry, longuement interrogé en 2012 dans le magazine, se souvient : "Il passait plus de temps avec les Afghans qu'avec son unité." Mal formée, désorganisée et indisciplinée, sa section l'exaspère, lui qui se voyait en mission humanitaire, chargé de nouer des relations avec les locaux. Dans un e-mail envoyé à ses parents trois jours avant sa capture, il écrit, révolté : "J'ai honte d'être Américain." Et dénonce l'arrogance de ses camarades, de l'armée américaine, une institution "dans l'erreur", au fonctionnement absurde. "J'ai pitié de tout ici. Ces gens ont besoin d'aide, et tout ce qu'ils ont, c'est la nation la plus arrogante au monde qui les traite comme des moins-que-rien", écrit-il.

Samedi, dans l'hélicoptère qui l'éloigne de ses geôliers, il écrit sur une assiette en carton : "SF ?" "Oui", lui répond l'un des membres des forces spéciales, à voix haute, raconte The Washington Post (en anglais). "Cela fait longtemps qu'on vous cherche." Bowe Bergdahl éclate en sanglots.

Une détention émaillée d'informations contradictoires

Après sa capture fin juin 2009, Bowe Bergdahl est détenu dans plusieurs endroits le long de la frontière afghano-pakistanaise. Pendant la durée de sa captivité, ses parents ne reçoivent que quelques vidéos. Ce que l'on sait de sa détention provient des talibans eux-mêmes : dimanche, un commandant pakistanais du réseau Haqqani, puissante branche des talibans, s'est confié à l'AFP. Il dit de Bowe Bergdahl qu'il a su s'adapter à sa captivité en échangeant avec ses geôliers, en dari et en pachto, les deux langues officielles d'Afghanistan. Il consomme du thé vert afghan toute la journée et fait du sport avec ses gardiens, explique-t-il.

Si ses geôliers ont tenté de lui apprendre les principes de l'islam en lui fournissant des livres religieux, "il passait plus de temps à jouer au badminton ou à aider à préparer les repas", poursuit le commandant, quant bien même le soldat apparaît faible et amaigri dans une vidéo datée de décembre. Par ailleurs, Bergdahl mettait un point d'honneur à célébrer les fêtes chrétiennes comme il le faisait chez lui, rapporte encore le commendant : "Il parlait à ses gardiens de Noël et de Pâques des semaines à l'avance, et les fêtait avec eux."

Ces déclarations, qui suivent la libération du soldat, tranchent avec les propos d'un chef taliban rapportés en 2010 dans le Sunday Times, cité par le Daily Mail. A l'époque, Haji Nadeem indique que l'Américain partage avec ses geôliers ses connaissances militaires. Il se serait même converti, adoptant le nom d'Abdullah. "Certains pensent qu'il fait semblant d'être musulman pour ne pas être décapité", nuance-t-il. Nul doute que Bowe Bergdahl devra faire la lumière sur ces événements. Quand son état le lui permettra.