Dérapages racistes en Tunisie

Le 1er février 2015, une «dizaine d’agressions» ont visé des Noirs à Tunis et à Sfax après l’élimination de la Tunisie de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), selon l’Association des étudiants et stagiaires africains (ASEAT) dans ce pays. «Ce genre d’actes n’est pas isolé», poursuit la même source. Qu’en est-il exactement ?

Rassemblement anti-raciste à Tunis le 21 mars 2014.
Rassemblement anti-raciste à Tunis le 21 mars 2014. (AFP / STRINGER / ANADOLU AGENCY)
En octobre 2014, Mariam Toure, étudiante malienne en Tunisie, publie sur sa page Facebook une «Lettre aux Tunisiens». «En quittant mon pays il y a quelques années, je souriais à l'idée de découvrir cette Tunisie dont tout le monde parlait, le "Paris Africain", la "Dame de tous les éloges", le pays de tous les droits, la patrie de la liberté et de la tolérance», écrit-elle. 

Et de poursuivre : «Hélas, la phase d'émerveillement passée, je me suis rendue compte que de l'autre côté du miroir se cachait une face plus sombre, plus lugubre: une société infectée par le racisme. Infectée me direz-vous, un mot fort! Mais quel autre terme voulez-vous que j'emploie quand chaque jour passée en son sein est presqu' un calvaire, quand chaque mot, insulte, humiliation que l'on subit est un supplice, quand chaque regard haineux posé sur moi est un fardeau? "Infecté" serait plutôt un euphémisme»


La lettre de la jeune fille a fait le buzz sur les réseaux sociaux. Par la suite, elle a dit avoir reçu énormément de soutiens de la part de Tunisiens qui lui ont exprimé leur sympathie.

Ce témoignage est loin d’être unique. Il suffit de surfer sur internet. «Insultes, agressions physiques, humiliations publiques, jets de pierre… Loin d’être une simple légende en Tunisie, colportée par de mauvaises langues, le racisme est une réalité affligeante», rapporte la journaliste Rym Benarous dans le quotidien Le Temps. C’est ce que montrent en tout cas les faits rapportés par l’ASEAT lors de la même soirée du 1er février, qui a vu l’élimination de la Tunisie par la Guinée Equatoriale après un pénalty litigieux. L’affaire a provoqué la colère des supporters. Dont certains s’en sont ensuite pris à des Noirs qui n’avaient rien à voir avec le match.

«J’ai soutenu l’équipe tunisienne. Et à la sortie de ce café, on a voulu me dépouiller. Et je ne suis pas équato-guinéen ! Est-ce qu’on attaquerait des Italiens pour un problème avec les Finlandais ?!!», a raconté Alassane, un jeune Ivoirien, apparemment agressé lui aussi…


Selon le site Huffington Post Maghreb, le racisme envers les Noirs en Tunisie est «une réalité occultée».

«Depuis la révolution (de 2011, NDLR), les discriminations envers les étudiants africains subsahariens ont augmenté», précise cette source. Le site évoque aussi des «agressions» et des «tentatives de viol» assez fréquentes. Selon le président de l’ASEAT, Touré Blamassi, cité par Huffington, «la police a du mal à jouer son rôle et ce par rapport à tout le monde. Mais les étrangers sont une population plus fragile».

Les citoyens tunisiens noirs
Il n’y a pas que les étrangers. Les citoyens tunisiens noirs, présents notamment dans le sud du pays, seraient eux aussi touchés. En l’absence de données statistiques précises, il se murmure que cette catégorie de la population représenterait quelque 15% des 11 millions de Tunisiens. Une réalité «taboue», rapporte Rue89. Les «Tunisiens à la peau sombre ont chacun leur lot d’anecdotes à raconter attestant du racisme ordinaire vécu au sein de la société tunisienne – et sont totalement absents des hautes fonctions et de la scène médiatique», affirme la même source. Pourtant, le pays est l’un des premiers à avoir aboli l’esclavage en 1846.
 
«Il faut montrer aux enfants que la Tunisie est un peuple mélangé. C’est un peuple multiple. Il y a aussi des Noirs qui sont tunisiens et qui sont là, en Tunisie, depuis des siècles et des siècles», a expliqué à RFI Maha Abdelahmid, co-fondatrice de l’Association de défense des droits des Noirs.

De ce point de vue, ce n’est pas gagné. Dans un rapport publié en mars 2009, la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, dépendant de l’ONU, constatait «l’écart existant entre l’appréciation de l’Etat (tunisien, NDLR) selon laquelle la société tunisienne serait homogène et des informations fournies par l’Etat (…) lui-même au sujet de l’existence de populations différentes, telles que les populations berbérophones et d’Afrique subsaharienne vivant dans le pays». Ainsi, dans son livre L’invention d’une démocratie, l’ancien président tunisien Moncef Marzouki expliquait que le peuple tunisien est «homogène, sans minorité». Conclusion : sa minorité noire n’existerait pas…

Tunisie numérique, vidéo mise en ligne sur Youtube le 1er mai 2013

Une campagne contre le racisme
Vidéo mise en ligne sur Youtube le 1er avril 2014. Campagne émanant notamment de l’Association tunisienne de soutien aux minorités (ATSM)