«Le Nigeria est devenu un pays pauvre»

Le Nigeria n’est plus la première économie d’Afrique, doublée par l’Afrique du Sud. Il n’est plus également le premier exportateur de pétrole du continent. La faute à la chute des cours du brut, affirme le président Muhammadu Buhari. C’est oublier une situation économique et politique locale en grande partie responsable des problèmes.

Manifestation le 18 mai 2016 à Lagos afin de réclamer une baisse des prix de l\'essence.
Manifestation le 18 mai 2016 à Lagos afin de réclamer une baisse des prix de l'essence. (AFP/PIUS UTOMI EKPEI )

Rien ne va plus au Nigeria et c’est le président Buhari lui-même qui le dit. «Le Nigeria est soudainement devenu un pays pauvre», a-t-il déclaré devant des représentants des Nations unies réunis à Abuja, la capitale du pays. Et Muhammadu Buhari a l’explication: la chute des cours du pétrole en est la cause. «Avant que je ne prenne mes fonctions, le pétrole se vendait à quelque 100 dollars le baril. Ensuite, il s'est effondré à 37 dollars, pour osciller maintenant entre 40 et 45 dollars le baril», a-t-il expliqué.
 
Certes, la manne pétrolière a fondu ici aussi, comme au Venezuela ou en Algérie. Et le Nigeria tire 70% de ses revenus du pétrole. Mais la chute des prix n’explique pas tout, n’en déplaise au président Buhari. Car il y a d’abord une chute de la production d’or noir. En novembre 2015, l’Angola passait pour la première fois en tête des exportateurs africains. Aujourd’hui, l’Angola continue de produire d’avantage, contrairement au Nigeria. Selon les chiffres de l’Opep, le recul nigérian est de 21,5% par rapport à janvier 2016.
 
Les vengeurs du Delta du Niger
L’insécurité régnant dans le delta du Niger est la raison de ce recul. Le groupe des Vengeurs du Delta du Niger (NDA) multiplie les actes de sabotage sur les installations pétrolières. Un groupe aux velléités indépendantistes qui veut faire plier Abuja en frappant l’économie. Ainsi, suite au sabotage du pipeline de Forcados le 3 juin 2016, le site a été fermé par le groupe Shell. Chaque attaque réduisant un peu plus la production et l’exportation de pétrole. Parallèlement, le NDA, et sans doute également des groupes mafieux, prélèvent leur dîme. On avance le chiffre de 400.000 barils détournés chaque jour, soit un manque à gagner de 15 milliards de dollars par an pour Abuja.
 
Des milliers de pipelines parcourent la région du delta du Niger, comme ici à Port Harcourt. Les «Vengeurs du Delta du Niger» multiplient leurs attaques contre ces infrastructures et réclament une répartition équitable de la manne pétrolière.  
Des milliers de pipelines parcourent la région du delta du Niger, comme ici à Port Harcourt. Les «Vengeurs du Delta du Niger» multiplient leurs attaques contre ces infrastructures et réclament une répartition équitable de la manne pétrolière.   (Photo Reuters/Akintunde Akinleye)

Certes, le pouvoir nigérian tente bien de négocier. Mais le NDA a rejeté l’offre d’une réunion, considérée comme «une insulte au peuple du Delta». «Nous avons besoin d’un Etat souverain, pas de contrats sur les pipelines», ont réagi les militants.
 
Les limites du tout pétrole
Attendre moins de la rente pétrolière s’avère bien difficile. Et en période de crise, les investissements font défaut. Ainsi Transcorp Power, principal acteur du secteur de l’électricité, a dû abandonner un projet de centrale en raison du manque de financement. Un comble dans ce pays, le secteur de l’énergie est totalement sinistré. La demande en électricité est de l’ordre de 12.000 MW, mais le pays peine à en fournir la moitié. Et en raison de problèmes d’approvisionnement en gaz (toujours le conflit du Delta), le Nigeria, désormais, produit moins de 3000 MW.
 
Le pays est aussi malade des détournements et de la corruption. Selon Oxfam cité par l’AFP, 12% du PIB du pays disparaît dans des circuits illicites. Dans Lagos, des publicités rappellent que «ne pas payer ses impôts est un crime». Buhari a fait de la lutte contre la corruption son thème de campagne. Mais les résultats tardent à venir.
 
L’échec de la politique monétaire
Après plus d’un an d’un strict contrôle des changes, le naira a été dévalué fin juin 2016. A l’époque, en instaurant ce contrôle, Buhari pensait favoriser le made in Nigeria. «Intention louable», estime Dominique Simon, le conseiller économique de l’ambassade de France cité par RFI. Mais, de nos jours, fabriquer à 100% dans le pays est impossible, au Nigeria ou ailleurs. Alors, les entrepreneurs privés ont cessé de produire, dans l’incapacité de répercuter le prix réel des produits importés.
 
Avec la dévaluation, le naira a perdu la moitié de sa valeur face au franc CFA, et 30% vis-à-vis du dollar. L’inflation, qui a déjà atteint 15%, explose évidemment. Et la hausse probable des taux d’intérêt pour la ralentir, va contrarier l’investissement. Cercle vicieux bien connu qui risque d’enfoncer encore un peu plus le pays dans la crise.