Zalika Souley était la "première actrice à avoir fait carrière au Niger"

Disparue le 27 juillet 2021, elle était l'une des comédiennes pionnières du cinéma africain. 

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France Télévisions Rédaction Afrique
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La comédienne nigérienne Zalika Souley dans le film "Al’lèèssi… Une actrice africaine" de Rahmatou Keïta.  (SONRHAY EMPIRE PRODUCTIONS)

La comédienne nigérienne Zalika Souley s'est éteinte le 27 juillet 2021 à Niamey, au Niger, des suites d'une longue maladie. Née en 1947, elle comptait parmi les pionniers de l'industrie cinématographique dans son pays. C'est en 1966 que sa carrière démarre. "La première fois que j'ai joué dans un film, j'avais environ 18 ans", confiait Zalika Souley dans le documentaire de sa compatriote, Rahmatou Keïta, Al’lèèssi… Une actrice africaine (2004), consacrée aux architectes du septième art au Niger.

La jeune femme incarne alors l'heroïne du film de Mustapha Alassane, Le Retour d'un aventurier (1966)Elle enchaînera les tournages, la plupart des moyens métrages, avec tous les rares cinéastes de l'époque, notamment avec Oumarou Ganda qui la dirige dans plusieurs fictions, entre autres, Cabascabo (1969) – leur première collaboration , et plus tard Le Wazzou polygame (1970) qui décroche l'Etalon d'or du Yennenga, le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco) en 1972. 

"C'est un métier que j'ai choisi et que Dieu a mis dans mon destin", confiait-elle en 2019 à la critique de cinéma Claire Diao du magazine Awotele, la revue ciné panafricaine, lors d'une de ses dernières grandes apparitions publiques. C'était en Côte d'Ivoire, pour la 8e édition du Festival international du film des lacs et des lagunes (Festilag) durant laquelle l'Association des comédiennes africaines de l'image (ACAI) est née à l'initiative de la comédienne ivoirienne Naky Sy Savané. Cette dernière avait alors réuni, pour leur rendre hommage, celles qui leur avaient ouvert la voie sur le continent. Parmi elles, Zalika Souley.

"Pour moi, c'est une avant-gardiste, a réagi après son décès Naky Sy Savané interrogée par franceinfo Afrique. Elle nous a donné la force à nous autres. Je l’ai toujours connue (…) Elles (les premières actrices africaines), à leur époque, auraient aimé faire ce que nous sommes en train de faire aujourd’hui, à savoir s’organiser. (...) Quand je l’ai contactée, elle m’a dit qu’elle tenait à être présente en dépit de son état de santé parce que, affirmait-elle, 'ce sont des choses que nous avons voulu faire'. 'Même si c’est mon dernier combat, je le ferai', m’avait-elle encore dit. Nous sommes toutes affectées à l'ACAI. Zalika a démontré avec sa carrière que nous autres pouvions marcher la tête haute : on peut être une comédienne, jouer les rôles que nous voulons, tous les rôles intéressants sans se soucier du qu’en-dira-t-on. C’était une femme de conviction, une féministe, une militante qui n’a pas voulu se laisser dicter sa vie."

"J'étais la seule femme parmi les hommes"

Zalika Souley avait en effet chosi le cinéma contre vents et marées. "En 1966, ce n'est pas facile pour une famille musulmane de laisser sa fille porter un pantalon, à plus forte raison monter à cheval, courir avec les hommes. J'étais la seule femme parmi les hommes. Heureusement que mon père était quelqu'un qui comprenait tout. Il ne m'a jamais empêchée (de faire du cinéma), au contraire il m'a toujours encouragée, expliquait-elle à Awotele.On m'a insultée, on a insultée mes parents", se souvenait-elle encore

Les insultes, l'auteure et journaliste Rahmatou Keïta s'en souvient elle aussi et c'est l'une des raisons qui a motivé la réalisation de son documentaire de 2004. "Je me suis rappelée que quand j’étais petite, il y avait des gens qui faisaient des films et qui se faisaient insulter. On crachait après leur passage. Chez nous, cracher sur les traces de quelqu’un, c’est une insulte très grave." Au fond, ajoute-elle, "ce n’était pas plus difficile pour Zalika Souley en tant que femme que pour les hommes. Ils ont tous eu les mêmes problèmes. On les a tous condamnés parce qu’ils faisaient, disait-on, 'un travail de Blancs'. Ils l'ont tous payé cher."  

Al’lèèssi… Une actrice africaine, souligne Rahmatou Keïta, est un documentaire consacré à "ce groupe de jeunes" qui, "abreuvés de westerns américains", vont produire les leurs. Le Niger, poursuit la cinéaste, "est le premier pays africain, en dehors de l’Egypte, à disposer d’une industrie cinématographique". "J’ai fait un documentaire sur un groupe de personnes, sur cette génération de cinéastes et j’ai voulu prendre Zalika comme fil conducteur" car elle est "la seule femme qui a accepté de jouer avec eux". Rahmatou Keïta affirme avoir découvert, en faisant des recherches pour son long métrage, que "Zalika Souley est la première actrice à avoir fait carrière au Niger, mais aussi en Afrique, en dehors de l’Egypte" . "Elle reste dans l’histoire comme étant l’une des actrices pionnières (sur le continent). J’ai pu fixer cette histoire-là parce qu’elle avait disparu. C’était une actrice très douée (…) Elle a fait jusqu’au bout ce qu’elle avait envie de faire jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus le faire parce qu’après, il n’y avait plus de films. Zalika Souley avait une passion et elle est allée au bout de sa passion. Elle-même le dit, elle n’a jamais appris le métier mais elle était consciente qu’elle avait ce don-là. C’était une bonne actrice." 

"Entre gloire et oubli"

Star dans son pays, en dépit de l'opprobe que ces rôles au cinéma jette sur sa vie réelle, la comédienne nigérienne est sollicitée en dehors des frontières de son pays. Elle tourne notamment au Nigeria et sous l'objectif du cinéaste ivoirien Yéo Kozoloa dans Petanqui (1983), un film coproduit d'ailleurs par son pays. A l'instar de nombre de ses collègues et comme elle le confie à Olivier Barlet d'Africultures en 1998, "en Afrique, l’art ne nourrit pas son homme !" Et de préciser : "J’ai fait 18 films mais n’avais pas l’argent nécessaire pour le mouton de la fête de Tabaski (grande fête musulmane, NDLR)." C'est dans sa modeste demeure que la filmera Rahmatou Keïta alors qu'elle lui narre dans Al’lèèssi… Une actrice africaine son parcours semé d'embûches, entre gloire et oubli, mais où les regrets n'ont jamais leur place. 

Pour celle qui restera pour toujours Reine Christine (son personnage dans Le Retour de l'aventurier), le plus important était de "bien jouer""Quel que soit le rôle qu'on te donne, tu es obligée de bien jouer", affirmait-elle au micro de Claire Diao. "J'aime tous les rôles qu'on me donne". Au terme de son entretien avec Awotele en 2019, elle offrait ce précieux conseil : "Il ne faut pas que les jeunes pensent qu'ils peuvent faire un film uniquement pour les festivals." Certains, constatait-elle, réalisent un film sans penser qu'il "est bon ou pas". Pour faire du bon cinéma, résumait-elle, "il faut aimer (son métier). Il faut bien travailler." Un leitmotiv que Zalika Souley se sera appliquée tout au long d'une présence inédite sur le grand écran.

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