Témoignage Afghanistan : "Il y a de l'espoir, une sorte de résistance passive", raconte une grande reporter, un an après le retour des talibans

Solène Chalvon-Fioriti parcourt l’Afghanistan depuis plus de dix ans. Elle décrit un pays qui s'écroule, les libertés menacées, les envies d'exil. Mais aussi quelques signes de "résistance passive".

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Radio France
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Des hommes viennent récupérer de l'aide humanitaire dans les faubourgs de Kaboul, le 30 janvier 2022. Les prévisions estiment que 97% d'Afghans vont souffrir de pauvreté (photo d'illustration). (WAKIL KOHSAR / AFP)

Il y a un an, la ville de Kaboul tombait aux mains des talibans. Les fondamentalistes islamistes s'emparaient sans combattre de la capitale au terme d'une offensive éclair menée sur tout le territoire de l'Afganistan. Un an après, le pays est confronté à une pauvreté croissante, à la sécheresse, à la malnutrition et l'exclusion
des femmes. Pourtant certaines manifestent ou marchent dans la rue à visage découvert et seules, et des hommes n'hésitent pas à dire ce qu'ils pensent dans un pays où la liberté d'expression a disparu. "Il y a de l'espoir, on sent une sorte de résistance passive", a témoigné lundi 15 août sur franceinfo Solène Chalvon-Fioriti, grande reporter qui parcourt l’Afghanistan depuis plus de dix ans.

franceinfo : Où en est l'Afghanistan, un an après la prise de Kaboul par les talibans ?

Solène Chalvon-Fioriti : La différence avec le pays d'avant n'est pas aussi flagrante que le jour et la nuit, mais cela s'en approche quand même. C'est un pays qui s'écroule parce que la pauvreté est tellement frappante qu'en descendant de l'avion, vous y avez déjà accès.

"Vous avez des gens qui mendient dans Kaboul que vous n'aviez jamais vus avant, ce sont des ingénieurs, des enseignants, de la classe moyenne."

Solène Chalvon-Fioriti, grande reporter

à franceinfo

Ils s'amoncellent devant les boulangeries, les rues. Vous avez aussi les talibans, ces hommes en arme, avec des check-points tous les 200 mètres et qui rythment le quotidien en Afghanistan.

Les femmes sont-elles visibles ?

Elles se rendent visibles et pas seulement dans les manifestations qui ne regroupent que quelques dizaines de femmes très courageuses. Par moment, dans des quartiers populaires, vous voyez une femme de 18 ans, la nuit, qui ne cache pas son visage alors que c'est obligatoire, et elle marche seule. C'est ça, la résistance passive, même si hélas, l'entreprise des talibans, qui consiste à cacher les femmes à l'intérieur des maisons, est très réussie : il y a moins de femmes dehors. Pourquoi sortir si vous n'avez plus de travail, que vous devez cacher votre visage, que vous êtes en proie aux menaces et si tout le monde vous rappelle que vous n'êtes pas assez couvertes ? Les Afghanes ont très largement déserté l'espace public.

Est-il facile de discuter avec les gens ? Sont-ils critiques ?

Les Afghans le font mais quand on parle des médias c'est devenu très compliqué. Il y a un délitement de la liberté d'expression en Afghanistan, particulièrement ces six derniers mois. Les trois-quatre premiers mois, les gens pouvaient encore écrire ce qu'ils voulaient, mais désormais c'est impossible, même les journalistes étrangers se font arrêter.

"La parole n'est pas du tout libre. Dans certains médias, c'est une parole d'État. Mais grâce aux réseaux sociaux, on voit que les Afghans disent ce qu'ils pensent."

Solène Chalvon-Fioriti

à franceinfo

En dehors des réseaux aussi, des commerçants, les gens dans les campagnes... Vous avez encore des gens qui n'ont pas peur de faire preuve d'un franc-parler.

Dans quel climat travaillez-vous ?

C'est très difficile parce que c'est en évolution constante. Là où, il y a trois mois, vous aviez l'impression d'avoir pris les mesures de protection nécessaires pour vos sources, on se rend compte au fil des mois que les gens qui vous aident à travailler sont ensuite très ennuyés. On leur rend visite, on enferme leur père, et les menaces pleuvent. C'est beaucoup plus difficile de travailler et le pire, c'est d'interviewer des anciennes forces de sécurité. Ce sont des gens que vous mettez directement en danger.

L'envie d'exil est-elle toujours aussi forte ?

C'est presque pire, c'est une envie débordante, c'est très triste. Il y a 38 millions d'habitants en Afghanistan, donc vous imaginez bien qu'ils ne sont pas tous partis. Plein de gens ont décidé de rester en croyant qu'il y avait peut-être la possibilité de faire exister un système bancaire, économique. Mais c'est impossible. Tous les gens que vous rencontrez ont envie de partir et ils le font par milliers, via l'Iran ou le Pakistan, même si la question des visas est beaucoup plus serrée. Les prévisions estiment que 97% des Afghans vont souffrir de pauvreté.

Est-ce qu'il reste de l'espoir ?

Il y a de l'espoir, on sent une sorte de résistance passive. La jeune fille de 18 ans qui n'a pas le visage couvert, cela donne foi en l'humanité. Quand les Afghanes continuent de marcher dans la rue, depuis un an, cela vous donne envie de croire, quand vous voyez des gens dans Kaboul qui se moquent parfois des talibans, ne se laissent pas faire, on se dit que cette jeunesse ne va pas se laisser faire. J'ai l'espoir que ça vienne de la jeunesse.

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