Téléspectateur hypnotisé par Messmer : "Cela ne veut pas dire qu'on peut hypnotiser tout le monde à distance"

Pour comprendre comment un quinquagénaire a pu rester "scotché" à son écran de longues minutes après une prestation de l'hypnotiseur Messmer, francetv info a interrogé un médecin hypnopraticien. 

L\'hypnotiseur canadien Messmer se produit à Montbéliard (Doubs), le 23 juin 2015. 
L'hypnotiseur canadien Messmer se produit à Montbéliard (Doubs), le 23 juin 2015.  (MAXPPP)

"N'essayez pas chez vous." Après sa mésaventure, l'épouse de Denis, un Landais de 51 ans, fait passer ce message dans Sud-Ouest. Samedi 21 mai, son mari est resté "hypnotisé" devant sa télévision, alors qu'il regardait avec attention l'émission de TF1 "Stars sous hypnose", dans laquelle se produisait l'hypnotiseur canadien Messmer. Une transe de plus d'une heure, interminable, qui l'a contrainte à appeler les pompiers, eux-mêmes désemparés face à cet homme sans réaction, incapable de reprendre une conscience normale. 

Le téléspectateur, qui a lui-même indiqué à Sud-Ouest connaître et pratiquer un peu l'hypnose, a avoué ne pas savoir comment il s'était ainsi fait "piéger". Si certains spectacles d'hypnose font salle comble, les professionnels de santé qui la pratiquent au quotidien militent contre le mélange des genres. Francetv info a demandé l'avis de Franck Garden-Brèche, médecin urgentiste et hypnopraticien à Saint-Brieuc (Côtes-d'Armor). 

Francetv info : Que s'est-il passé samedi soir dans le salon de ce monsieur ? 

Franck Garden-Brèche : Sans connaître cette personne, son histoire médicale ni son vécu, je ne peux qu'émettre une hypothèse. Commençons par rappeler que l'hypnose est un état de conscience modifiée, entre l'éveil et le sommeil, dans lequel on se retrouve plusieurs fois par jour. Par exemple, lorsqu'on lit un livre et que l'on arrive au bas d'une page sans se souvenir de ce qu'on vient de lire, ou que l'on fait un trajet en voiture machinalement. Ce sont des états de transe spontanée, des absences souvent très courtes.

Dans le cas qui nous intéresse, nous parlons de transe hypnotique. Dans ses spectacles, Messmer fait de l'hypnose dite "classique", dans laquelle on donne des ordres. Environ 80% des gens n'y sont pas réceptifs. Parmi les 20% de personnes réceptives, on trouve environ 3% qui le sont beaucoup. Ce qui est peut-être le cas de ce téléspectateur. Lorsqu'il se produit en public, Messmer présélectionne d'ailleurs les gens les plus réceptifs, selon un test bien connu : l'échelle de Stanford [fondée sur une mesure de la réponse individuelle à une liste de suggestions standardisées, comme l'explique La Recherche]. Ce sont ces personnes qui montent sur scène et se font hypnotiser. Or, si ce monsieur est fortement réceptif, il est possible, surtout s'il était concentré devant sa télévision, qu'il soit entré dans un état de transe hypnotique en écoutant la voix de Messmer dans son salon. 

La voix peut donc suffire à hypnotiser quelqu'un, même à distance ? 

Dans l'hypnose, on utilise trois langages : le langage verbal (les mots que vous utilisez), le paraverbal (la mélodie de la voix, l'intonation, les silences, etc.) et, enfin, le non-verbal (les mimiques, gestes, etc.). Devant sa télé, cet homme ne percevait pas le langage non-verbal, mais les deux autres langages peuvent suffire à induire une transe.

Attention, cela ne signifie pas que l'on peut hypnotiser tout le monde à la télévision, par téléphone ou par Skype. Faire croire cela serait catastrophique, notamment pour les professionnels de santé qui soignent des patients chaque jour en utilisant l'hypnose. 

Je précise que dans un état d'hypnose, vous êtes plus réceptif au message que l'on vous délivre. Mais si le discours est contraire à vos valeurs, cela ne fonctionne pas. On ne peut pas faire faire n'importe quoi à n'importe qui. 

Comment cet état d'hypnose a-t-il pu durer si longtemps ? Comment en sortir ? 

En thérapie, quand on induit une transe, vient ensuite la phase de réassociation. C'est une phase de réveil, qui renvoie la personne en état de conscience critique. Or, si les professionnels de santé font systématiquement passer les patients par cette phase, c'est beaucoup moins le cas dans l'hypnose de spectacle. Là, cette phase est effectuée très rapidement, voire pas du tout. Pour ce monsieur, on peut penser qu'il n'y a pas eu de phase de réassociation, et qu'il a donc dû se débrouiller tout seul. Pour les secours, c'était d'autant plus compliqué que, sans examen médical, ses symptômes pouvaient faire penser à un accident ischémique transitoire ou à une épilepsie partielle, par exemple.

Sommes-nous plus souvent exposés que nous le pensons à des méthodes d'hypnose ? Faut-il être vigilant ? 

L'hypnose est un outil de communication et, à ce titre, elle a été étudiée dans le secteur du marketing, de la publicité, etc. On peut observer certaines pratiques dans le discours de politiciens ou de communicants. Ces méthodes peuvent être utilisées pour que vous preniez le véhicule toutes options quand vous achetez une voiture. L'hypnose est un outil. C'est comme un scalpel : il peut vous sauver la vie dans les mains d'un chirurgien, mais il peut être dangereux dans les mains d'une personne mal intentionnée. 

On explique bien aux gens que l'hypnose n'est pas un jeu, quand bien même elle peut être un spectacle, en tout cas en France. Hélas, la législation française n'a pas restreint le terme "hypnose" au secteur du soin. Par conséquent, on donne le même nom à deux pratiques très différentes. Dans son spectacle, Messmer précise que l'hypnose se pratique aussi dans un but médical et renvoie vers les professionnels de santé. C'est une démarche honnête, mais une ambiguïté subsiste, dans l'esprit des gens, entre les hypnotiseurs, comme lui, et les hypnopraticiens, ou praticiens en hypnose, qui travaillent dans la santé avec d'autres techniques, comme l'hypnose éricksonienne, à laquelle beaucoup plus de gens sont réceptifs. Et, surtout, il ne faut pas essayer de se former avec des vidéos trouvées sur YouTube, mais se tourner vers des instituts sérieux.