Passe d'armes en cinq actes entre Mélenchon et le PS

Les socialistes dénoncent des "propos inacceptables" et "un vocabulaire des années 1930".

Jean-Luc Mélenchon lors du troisième congrès du Parti de gauche, le 23 mars 2013, à Bordeaux.
Jean-Luc Mélenchon lors du troisième congrès du Parti de gauche, le 23 mars 2013, à Bordeaux. (JEAN-PIERRE MULLER / AFP)

"Qu'ils dégagent tous""salopards""échec du gouvernement"... Le vocabulaire utilisé samedi 23 mars lors du 3e Congrès, à Bordeaux (Gironde), du Parti de gauche (PG) de Jean-Luc Mélenchon traduit une radicalisation provoquant de vifs débats avec le PS.

Durant ces assises qui se sont achevées dimanche, et qui ont été largement dirigées contre les "politiques d'austérité" du gouvernement et de l'Europe, les dirigeants du PG s'en sont en particulier pris au ministre de l'Economie Pierre Moscovici. Jean-Luc Mélenchon a même été accusé d'antisémitisme par certains socialistes. Retour sur cette polémique en cinq actes.

Acte 1 : la charge du PG contre Moscovici

Jean-Luc Mélenchon tient une conférence de presse, samedi 23 mars, en marge du congrès du Parti de gauche à Bordeaux (Gironde). Il évoque notamment l'euro et les négociations en cours pour sauver l'économie de Chypre. Au cours de cet échange, il qualifie Pierre Moscovici, ministre de l'Economie, de "petit intelligent qui a fait l'ENA" et qui "ne pense pas français, qui pense finance internationale".

Quant au secrétaire national François Delapierre, il dénonce "les 17 salopards de l'Europe", en référence à l'attitude des 17 gouvernements de la zone euro à l'égard de Chypre"Dans ces 17 salopards, il y a un Français, il a un nom, il a une adresse, il s'appelle Pierre Moscovici et il est membre du Parti socialiste", lance-t-il, vivement applaudi par les 800 délégués précédents.

Acte 2 : "un vocabulaire des années 1930", selon le PS

Ces propos sont rapidement qualifiés "d'inacceptables" par le premier secrétaire du PS, Harlem Désir. Il demande Mélenchon de les "retirer". "C'est un vocabulaire des années 1930 que l'on ne pensait plus entendre de la bouche d'un républicain et encore moins d'un dirigeant de gauche".

Dimanche midi, Pierre Moscovici réagit à son tour, sur le plateau de l'émission "Dimanche +", sur Canal +. "Jean-Luc Mélenchon est en train, par détestation de la social-démocratie (...) de franchir certaines bornes. Il y a des choses auxquelles on ne touche pas". Et ne lui trouve aucune excuse, bien au contraire. "Ce n'est pas un dérapage au sens où sa langue aurait fourché. C'est quelqu'un de très intelligent Jean-Luc Mélenchon. Il sait ce qu'il dit et il le fait exprès. C'est plus une dérive ou une surenchère".

Peu après, le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, entre à son tour dans la polémique et condamne ces propos avec la même fermeté, sur France 2. "A gauche, tenir ces propos, vouloir détruire un concurrent et non pas un adversaire, c'est tout à fait irresponsable, Jean-Luc Mélenchon n'y gagnera rien."

Francetv info / France 2

Acte 3 : Mélenchon "ignorait" que Moscovici était juif

Jean-Luc Mélenchon se dit "blessé" par cette polémique, lors du meeting de clôture du congrès du Parti de gauche. Il assure qu'il ne savait pas que le ministre de l'Economie était juif. "J'ignorais quelle était la religion de Pierre Moscovici et je n'ai pas l'intention d'en tenir compte dans l'avenir, pas davantage que dans le passé".  Et d'ajouter : "Si un jour, parce qu'il est juif, quelqu'un venait à l'insulter ou à l'offenser ou à le menacer, il nous trouverait tous, comme un seul corps, pour le défendre."

Il persiste et signe. "La finance internationale a fait son cahier de brouillon en Grèce, elle en fait un deuxième à Chypre, c'est nous les suivants ! (...) Et dire cela serait de l'antisémitisme ? Plus aucune discussion n'est possible dans ces conditions". Jean-Luc Mélenchon a par ailleurs dénoncé "le poison de la rumeur, le venin qui se répand" ainsi que "l'infecte propagande du parti solférinien", c'est à dire le PS, dont le siège est rue de Solférino.

Acte 4 : Politis publie l'intégralité de l'échange

Le secrétaire national du Parti de gauche, François Delapierre, poursuit ses attaques sur BFMTV. Il reproche à Harlem Désir de ne pas s'être excusé, après avoir accusé Jean-Luc Mélenchon et lui-même d'utiliser une rhétorique des années 1930. "Désir se réclame de Blum, mais il est davantage l'héritier de Daladier, qui justifiait déjà par des bobards sa soumission au gouvernement allemand". Edouard Daladier, figure du Parti radical sous la IIIe République, fut signataire des accords de Munich avec Hitler en 1938, en tant que président du Conseil. 

Un peu plus tard, le journal Politis, proche du Parti de gauche, publie lundi l'intégralité de l'extrait incriminé sur son site. Voici ce qu'a prononcé Jean-Luc Mélenchon : "C’est un comportement irresponsable. Ou plus exactement c’est un comportement de quelqu’un qui ne pense plus en français… qui pense dans la langue de la finance internationale. Voilà." Les termes exacts seraient donc "ne pense plus en français" et non "ne pense pas français". 

Acte 5 : réactions de Cambadélis et Moscovici

Le ministre de l'Economie, Pierre Moscovici, est à nouveau interrogé sur la polémique, lundi, en marge d'un déplacement à Stockholm (Suède)"Moi j'ai été tout autant choqué par le fait qu'on me traite de salopard que par le fait de dire que j'avais un nom et une adresse." Et de conclure, "une démocratie en crise, dans la crise économique, elle est fragile. Et le rôle des hommes politiques c'est d'élever le débat, pas de l'abaisser."

"Bien sûr que [Jean-Luc Mélenchon], n'est pas antisémité", résume le député socialiste Jean-Christophe Cambadélis, sur i-Télé. "Mais il va chercher des références qui ne sont pas des références spontanées pour lui. Il est plutôt anticapitaliste, il n'est pas nationaliste. Quand il va chercher ce type de vocabulaire, c'est qu'il va braconner sur d'autres terres et ça, c'est très dangereux." La querelle n'en est pas refermée pour autant.