Corse : sept questions sur les violences qui secouent Ajaccio depuis Noël

Des événements d'une violence inhabituelle ont perturbé la ville corse, tout le week-end.

Des Corses participent à une manifestation, à Ajaccio, le 27 décembre, après l\'agression de pompiers dans un quartier sensible de la ville.
Des Corses participent à une manifestation, à Ajaccio, le 27 décembre, après l'agression de pompiers dans un quartier sensible de la ville. (YANNICK GRAZIANI / AFP)

Agression contre des pompiers, rassemblements islamophobes, interdiction de manifester et interpellations. Ce grand week-end de Noël a été particulièrement secoué à Ajaccio, en Corse-de-Sud. A l'origine, un piège tendu à des pompiers dont deux ont été blessés, tout comme un policier, dans le quartier des Jardins de l'Empereur. Alors que le préfet a interdit les rassemblements et que les forces de l'ordre sont chargées de sanctuariser ce quartier sensible, la ville retrouve un peu son calme. Francetv info vous explique la situation.

D'où tout cela est-il parti ?

Tout à commencé jeudi 24 décembre. Pour prévenir des incidents, les forces de l'ordre et les services municipaux enlèvent 400 palettes de bois, une tonne de pneus et un engin incendiaire, dans le quartier des Jardins de l'Empereur, à Ajaccio. Dans ce quartier sensible de la ville, des feux sont aussi allumés et une école est vandalisée, selon une source judiciaire.

Durant la nuit de Noël, "de nombreux jeunes encagoulés", selon le sous-préfet de Corse François Lalanne, allument un incendie "pour attirer les forces de l'ordre et les pompiers dans un guet-apens". Selon un des pompiers arrivés sur place, 50 à 60 individus les attendent et jettent sur eux divers projectiles. Alors qu'ils rebroussent chemin, les pompiers sont attaqués par une vingtaine de personnes armées de barres de fer et de battes de baseball.

Deux pompiers et un policier sont blessés. Tiffany, pompier présente sur les lieux, affirme sur BFMTV que les agresseurs ont lancé : "Corses de merde, on est ici chez nous !"

Comment a réagi la population ?

Vendredi 25 décembre, dans l'après-midi, environ 600 personnes se rassemblent devant la préfecture d'Ajaccio, pour manifester leur soutien aux deux pompiers et au policier blessés dans la nuit. La moitié de ces manifestants décident alors de se rendre aux Jardins de l'Empereur. Ils affirment vouloir retrouver les auteurs de l'agression de la veille, mais c'est aux Arabes et aux musulmans que les slogans s'adressent. Certains scandent "Arabi fora (les Arabes dehors)!", "Sales arabes, montrez-vous" ou "On est chez nous".

En marge de ce rassemblement, un groupe d'individus part saccager le local d'une association, qui sert de salle de prière musulmane. Ils ont tenté de brûler des corans et en ont jeté une cinquantaine dans la rue. Abdel-Mounim El Khalfioui, le responsable des lieux, a répondu aux questions de France 3 Corse, dimanche.

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Le calme revient, samedi matin, dans la cité quadrillée par des dizaines de gendarmes mobiles et de CRS. Mais dans l'après-midi, des centaines de manifestants reviennent aux Jardins de l'Empereur en scandant "on est toujours là" et se dirigent vers les quartiers voisins de Saint-Jean et Sainte-Lucie. Ils crient de nouveau "On est chez nous", "Arabes dehors"

Comment ont réagi les autorités ?

En fin d'après-midi, samedi, le préfet de Corse a rencontré des manifestants. "J'ai reçu une délégation pour leur demander de cesser ces mouvements et cette démonstration, qui donnent une image désastreuse de la Corse", a déclaré Christophe Mirmand. Il annonce un peu plus tard son intention de prendre un arrêté d'interdiction de manifester dans le quartier des Jardins de l'Empereur. L'arrêté court jusqu'au lundi 4 janvier.

Dimanche, après deux jours de slogans racistes, des manifestants bloqués par la police à l'entrée des Jardins de l'Empereur, ont défilé dans d'autres quartiers populaires d'Ajaccio. "On se bat contre la racaille, mais pas contre les Arabes", ont scandé les meneurs appelant la foule à rester pacifique. Ils ont marché de la préfecture aux quartiers Sainte-Lucie et des Cannes, avant de revenir devant les Jardins de l'Empereur, barricadés. "L'arrêté a été parfaitement respecté", a estimé le préfet de Corse Christophe Mirmand.

Le quartier est-il une zone très sensible ?

Sur les hauteurs d'Ajaccio, le quartier des Jardins de l'Empereur connaît une petite délinquance qui alimente les faits-divers de la presse locale, mais "en réalité, le niveau de délinquance y est largement inférieur à celui constaté ailleurs en France", selon un policier ajaccien de la direction départementale de la sécurité publique, interrogé par Le Monde. "C'est un petit quartier d'environ 480 logements et d'à peu près 1 700 habitants, propriétaires de leur logement pour la moitié et pour l'autre moitié de locataires. La population d'origine étrangère représente la moitié des habitants", détaille le préfet de Corse, Christophe Marmand, à l'AFP, qui évoque des incidents "sporadiques".

Le guet-apens tendu aux pompiers est toutefois une première. "Les incidents qui se sont produits la nuit de Noël ont été plus graves parce qu'ils ont impliqué cette fois des pompiers et on peut penser qu'en termes de mode opératoire, il y a eu une embuscade", poursuit le préfet. Et la méthode a choqué la population. "En Corse, les sapeurs-pompiers forment un corps très apprécié, explique Le Mondeet nombre de familles comptent plusieurs de leurs membres portant l’uniforme bleu marine des soldats du feu", ce qui peut en partie expliquer la violence de la réaction de la population locale.

Cette violence islamophobe est-elle nouvelle ?

Interrogé samedi matin par France Info, le maire d’Ajaccio, Laurent Marcangeli, a déclaré n'être "malheureusement, pas surpris par ce qui s’est passé". "Depuis plusieurs mois, je sentais la tension monter. Il en fallait très peu pour déclencher ces événements", a-t-il déploré.

Sur l'île, les manifestations hostiles à la communauté musulmane se multiplient ces dernières années, tout comme le tag "Arabi fora" ("Arabes dehors" en langue locale). En juin, des parents d'une école refusaient que leurs enfants chantent un refrain en plusieurs langues, dont l'arabe. Et en septembre, des jeunes s'opposaient par la force à une fête autorisée pour l'Aïd el-Kébir sur un terrain de football d'Ajaccio avec pour argument "ici, nous sommes chrétiens, pas musulmans".

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Comment ont réagi les nouveaux élus nationalistes ?

Les responsables indépendantistes, élus en décembre, ont vivement condamné la violence des manifestants, autant que l'agression contre les pompiers. "Nous répétons que ce genre de comportement est totalement étranger à ce que nous portons en tant que nationalistes corses", a affirmé Jean-Guy Talamoni, le nouveau président indépendantiste. "Nous entretenons depuis des années des relations régulières et fraternelles avec la communauté musulmane, qui nous a d’ailleurs appelés pour nous féliciter après notre élection", a-t-il poursuivi. Gilles Simeoni, président du conseil exécutif de l’assemblée de Corse, a dénoncé "des actes racistes complètement contraires à la Corse que nous voulons".

La Ghjuventù indipendentista, mouvement des jeunes indépendantistes corse, s’est par ailleurs déclarée totalement étrangère à ces débordements. Elle dénonce "l’agression dont ont été victimes les pompiers (…), tout comme nous dénonçons le saccage d’un lieu de culte".

Où en est l'enquête ?

Un homme a été interpellé, dimanche en début d'après-midi, et un deuxième s'est présenté de lui-même aux forces de l'ordre, selon France 3 Corse ViaStella. Agés de 19 et 20 ans, ils ont été placés en garde à vue dans le cadre de l'enquête concernant l'agression des sapeurs pompiers dans le quartier des Jardins de l'Empereur qui a eu lieu la nuit de Noël, comme l'a confirmé le procureur de la République d'Ajaccio. Ces deux jeunes hommes habitent le quartier des Jardins de l'Empereur et se connaissent. Ils sont également connus des services de police pour des faits de petite délinquance.

Le procureur d'Ajaccio a indiqué, dimanche soir, qu'ils doivent être déférés lundi ou mardi.