Julian Assange "incarne le combat pour la liberté de la presse, qu'on le veuille ou non", estime le journaliste Olivier Tesquet

Olivier Tesquet, journaliste et co-auteur du livre "Dans la tête de Julian Assange", est revenu pour franceinfo mercredi 5 février sur l'état de santé et la situation actuelle de Julian Assange. 

Julian Assange, le poing levé, dans le fourgon cellulaire britannique qui l\'amène à une audience à Londres le 1er mai 2019.
Julian Assange, le poing levé, dans le fourgon cellulaire britannique qui l'amène à une audience à Londres le 1er mai 2019. (DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP)

"On est face à quelqu'un qui incarne le combat pour la liberté de la presse, qu'on le veuille ou non", a expliqué mercredi 5 février sur franceinfo, Olivier Tesquet, co-auteur avec Guillaume Ledit du livre "Dans la tête de Julian Assange" aux éditions Actes Sud. C'est le 24 février que se fera "l'ouverture d'audience d'extradition de Julian Assange", depuis Londres vers les Etats-Unis. Olivier Tesquet a mis l'accent sur "l'état de santé" de Julian Assange, qui est "très préoccupant"

franceinfo : Comment va Julian Assange ?

Olivier Tesquet : Son état de santé est très préoccupant. Ça fait déjà quand même un certain temps, avant même qu'il sorte de l'ambassade d'Equateur à Londres, que des médecins de plus en plus nombreux s'inquiètent pour sa santé physique et psychologique. Il faut rappeler que quand il a été exfiltré de cette ambassade, il a été placé à l'isolement à la prison de Belmarsh [au sud de Londres] dont il est sorti il y a quelques jours, mais aujourd'hui, effectivement, c'est quelqu'un de très affaibli. Lors d'une audience de fixation, il y a quelques semaines, il arrivait à peine à décliner son identité. C'est vrai que la question de son intégrité physique se pose à quelques semaines de l'ouverture de son audience d'extradition le 24 février.

Julian Assange est sorti de cet isolement absolu, pour raisons de santé notamment ? C'était devenu indispensable ?

Il y avait des raisons de santé. Il y a aussi une raison qui a été invoquée par ses conseils, c'est que c'était très difficile pour eux d'avoir accès au dossier et de pouvoir monter, on va dire dans des conditions acceptables, sa défense, et que soient respectés les droits de la défense, donc, il y a eu un petit assouplissement de ce côté-là pour faciliter la tenue de ces audiences d'extradition. Il s'est retrouvé très isolé. Il y a d'abord eu le moment où il est rentré dans cette ambassade d'Equateur à Londres en 2012. Et puis ensuite, il y a eu un vrai détonateur. Ça a été 2016 parce que 2016, c'est le moment de l'élection présidentielle aux Etats-Unis, où on a ces soupçons très forts d'ingérence de WikiLeaks dans la campagne américaine, la publication des emails du Parti démocrate. C'était les Macronleaks puissance 100. C'est le moment où, finalement, il a été lâché par à peu près tout le monde, y compris tous les médias qui avaient travaillé avec lui au tout début des années 2010. Il est poursuivi au nom de l'Espionnage Act, un texte centenaire aux Etats-Unis qui punit les activités anti-américaines. Sauf qu'il est poursuivi pour l'activité qu'il a eue avec ces mêmes médias en 2010/2011. Et qu'aujourd'hui, que ce soit le New York Times, que ce soit le Guardian ou que ce soit d'autres titres qui ont collaboré avec lui, tous s'inquiètent des répercussions que cela pourrait avoir s'il était condamné, car cette presse pourrait elle aussi demain, après-demain, surtout avec l'administration actuelle, être poursuivie pour des motifs similaires.

Comment l'image de Julian Assange a-t-elle évolué au cours de ces dernières années ?

Il y a quelque chose d'assez irrationnel dans la perception que l'on a de Julian Assange. Il a d'abord été vu comme le hacker trublion qui devient une espèce de crypto-journaliste qui travaille avec les plus grands médias. Et puis, à partir de 2016, il a vraiment été présenté comme un agent séditieux à la solde des services de renseignement russes. Il faut se rappeler que quand le président équatorien Lenín Moreno l'exfiltre de l'ambassade et autorise les autorités britanniques à venir le chercher, il est accusé d'avoir créé un centre d'espionnage à l'intérieur de l'ambassade. L'ironie suprême étant que le centre d'espionnage, en réalité, avait été créé par les autorités équatoriennes pour laisser la CIA surveiller de très près Julian Assange. Mais aujourd'hui, effectivement, on est face à quelqu'un qui incarne le combat pour la liberté de la presse, qu'on le veuille ou non.

Quelles sont les méthodes de travail de Julian Assange ?

Julian Assange, par exemple, ne s'est jamais caché sur sa réticence à biffer des documents, à retirer des noms. Ce qui lui a causé beaucoup de soucis, y compris avec certains de ses soutiens. Au fil des années, il a toujours conceptualisé sa pratique du journalisme d'investigation ou du journalisme scientifique tel qu'il l'imagine comme une espèce d'ingérence totale dans la vie des États, en se préoccupant assez peu - parce que c'était la promesse de WikiLeaks - de savoir d'où venaient les documents en question. Si on reste sur 2016, par exemple, les documents ont bel et bien été transmis, selon le rapport Mueller par les services de renseignement russes. Sauf que Julian Assange, toujours selon le rapport Mueller, n'aurait pas pu savoir, n'a pas su en tout cas que ces documents avaient été transmis par cette voie-là. Il a quand même aussi théorisé cette espèce d'idéologie, de la fuite, de la fuite massive de documents, de l'analyse massive de documents, du data journalisme quelque part, qui fait qu'aujourd'hui, effectivement, ça s'est un peu généralisé, que ce soit avec les Panama Papers ou d'autres publications du Consortium international des journalistes d'investigation ou d'autres initiatives de ce genre, d'autres initiatives collaboratives qui sont un héritage, là aussi quand même, au moins en partie liée à Julian Assange.