Débat de la présidentielle : "Si l’objectif d'Emmanuel Macron et Marine Le Pen était de convaincre les indécis, c’est sans doute raté"

Anne-Claire Ruel, enseignante à l'Université de Sorbonne Paris Nord, a analysé la stratégie de communication des deux candidats au second tour lors de ce face-à-face parfois électrique.

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propos recueillis par - Jérôme Comin
France Télévisions
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Le président-candidat Emmanuel Macron a fait face à la candidate du RN Marine Le Pen lors du débat du second tour de la présidentielle, le 20 avril 2022, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). (LUDOVIC MARIN / AFP)

Un échange d'un autre ton. Emmanuel Macron et Marine Le Pen, opposés au second tour de la présidentielle, ont débattu pendant plus de deux heures et demie lors du débat de l'entre-deux-tours diffusé mercredi 20 avril sur France 2. Si leur premier affrontement avait été marqué par une grande agressivité, ce deuxième débat a connu une autre tournure, comme le souligne Anne-Claire Ruel, enseignante à l'Université de Sorbonne Paris Nord. Cette spécialiste de la communication politique a suivi ce face-à-face au sein de la rédaction de franceinfo et livre son analyse.

Franceinfo : après un débat de 2017 marqué par une grande agressivité, quelle a été la tonalité de celui-ci ?

C'est définitivement une ambiance passive-agressive qui a marqué ce face-à-face, entre les sourires de Marine Le Pen et les attaques contrôlées d'Emmanuel Macron. La candidate du RN ne voulait surtout pas réitérer sa prestation de 2017 et avait un objectif : garder son calme pour asseoir une stature présidentielle. Le revers de la médaille, c'est qu'elle est restée un peu pétrifiée, tétanisée.

Emmanuel Macron n'a pas hésité à lui couper la parole et elle s'est bornée à renvoyer les balles en fond de court. Le président-candidat est apparu étrangement offensif. Il a argumenté comme un challenger, alors même que les sondages le donnent plutôt en tête. Il a d'ailleurs attaqué Marine Le Pen sur ses votes en tant que députée, comme s'il revenait à la candidate du RN de défendre son bilan.

Marine Le Pen avait l'ambition d'asseoir une posture présidentielle, a-t-elle réussi ?

"Concorde restaurée", "fraternité nationale"… Dès le début du débat, Marine Le Pen a voulu se présenter en "mère de la nation", femme d'Etat, celle qui va apaiser la France et les Français et devenir leur "porte-voix". Mais garder son calme ne suffit pas à asseoir une posture présidentielle. Elle avait peur de faillir ce soir sur une faute de comportement comme en 2017, mais, cinq ans plus tard, elle a peiné sur les faits et les chiffres. C'était l'angle d'attaque choisi par Emmanuel Macron.

Certains dans les rangs de la majorité s'inquiétaient d'une possible arrogance d'Emmanuel Macron lors de ce rendez-vous…

Ses partisans trouveront évidemment qu'il a réussi l'exercice. Ils diront que ce que certains prennent pour de l'arrogance est en fait une grande aisance. Ce qu'on peut dire, c'est que, s'il s'est montré assez à l'aise sur l'argumentation, les plans de coupe, ses moues dubitatives et ses interruptions ne l'ont peut-être pas montré sous son meilleur jour. Or, c'est précisément cette proximité avec les Français qui est chahutée et qu'il devait mettre en avant ce soir.

Pour Emmanuel Macron, l'enjeu de ce débat était de démontrer l'absence de crédibilité de Marine Le Pen sur le fond en jouant la carte "technique". Mais il s'est montré parfois tellement technique qu'il a pu donner l'image d'un "techno".

Finalement, quels sont les principaux éléments à retenir de ce face-à-face ?

D'abord sur la forme : il y a cinq ans, le débat était inaudible et très agressif. A vrai dire, c'était à peine un débat. Aujourd'hui, le débat était passif-agressif. Les candidats ont essayé de garder leur calme et de ne pas commettre d'erreurs majeures. Mais, si l'on faisait un tour sur les réseaux sociaux, certains semblaient s'ennuyer un peu. Nous aurons des mèmes, certes, mais pas de phrases emblématiques qui marquent l'Histoire pour entrer tout droit au panthéon de nos débats d'entre-deux-tours.

Un débat d'entre-deux-tours est un rituel codifié. Il convoque le mythe de la naissance de la République, fait écho à notre mémoire politique commune. Normalement, c'est un moment de transformation : le candidat devient alors président (même si le débat est souvent favorable au favori). Là, on a pu avoir l'impression qu'il manquait un peu de souffle. Si l'objectif d'Emmanuel Macron et Marine Le Pen était de convaincre les indécis, c'est sans doute raté. C'est un débat de l'entre-deux-tours qui a l'air d'être un débat… du premier tour.

Sur le fond, je ne sais pas si c'est le fait que le thème de la sécurité soit apparu après 23 heures mais ce débat semble avoir normalisé totalement le RN. Marine Le Pen n'a pas été attaquée sur sa nature d'extrême droite. On voit bien que cet angle n'a pas été retenu par Emmanuel Macron, sans doute pour ne pas stigmatiser les électeurs du RN. C'est aussi le corollaire de cette sorte de pacte de non-agression que semblent avoir signé les candidats.

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