Investissements du Ségur de la santé : "Du saupoudrage" pour le collectif Inter-hôpitaux qui estime que "les hôpitaux vont retomber dans un fonctionnement délétère"

Les investissements issus du Ségur de la santé ne vont pas réellement changer le fonctionnement des hôpitaux, estime Olivier Milleron, cardiologue et membre du collectif Inter-hôpitaux.

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Radio France
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Manifestations de professionnels de santé à Paris, à l'appel du collectif Inter-hôpitaux, le 14 février 2020. (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP)

"On a l'impression que c'est du saupoudrage, un plan d'urgence, mais que de nouveau les hôpitaux vont retomber dans un fonctionnement qui est délétère", a réagi mardi 9 mars sur franceinfo le professeur Olivier Milleron, cardiologue à l’hôpital Bichat-Claude Bernard à Paris et membre du collectif Inter-hôpitaux, alors que le Premier ministre Jean Castex a présenté le volet investissements issu des débats du Ségur de la santé, en marge d'un déplacement dans la Nièvre. Une enveloppe globale de 19 milliards d'euros sur dix ans sera ainsi injectée dans le système de santé. Pour Olivier Milleron, le plan pallie aux "investissements qui n'ont pas eu lieu", mais sur le fond, "la gouvernance des hôpitaux n'a pas changé".

franceinfo : Le plan annoncé par le Premier ministre est une bouffée d'oxygène ou un rattrapage par rapport à des investissements qui n'ont pas eu lieu depuis des années ?

Ce sont des investissements qui n'ont pas eu lieu parce que le problème de l'hôpital, c'est un problème de financement depuis des années. Si vous avez un ménage surendetté parce qu'il a un salaire trop bas et un loyer trop cher, vous pouvez lui reprendre un tiers de sa dette. Mais si vous n'augmentez pas son salaire ou si vous ne diminuer pas son loyer, il va continuer à s'endetter. Donc là, c'est exactement la même chose pour l'hôpital. Le problème de l'hôpital, c'est un budget trop faible. Cette année encore, la loi de financement de la Sécurité sociale demande un milliard d'économies en 2021 aux hôpitaux. Et la tarification à l'activité renforce ce phénomène. C'était une promesse du candidat Macron de supprimer la tarification à l'activité. Et on ne voit rien venir, ni sur le remplacement du financement de l'hôpital par autre chose que la tarification à l'activité, ni par un financement des hôpitaux en fonction des besoins et non en fonction de critères financiers fixés par Bercy. Donc, on ne voit pas tellement comment ce trait de plume d'un tiers de la dette va changer les choses.

Vous estimez que l'on fabrique des situations de difficultés financières pour les prochaines années ?

Oui. Après un an de Covid dans les hôpitaux, on nous explique que l'activité a baissé parce qu'on a fait du Covid et qu'on est en déficit et qu'il faut repartir dans le monde d'avant. C'est à dire choisir des activités lucratives avec moins personnel parce que ça coûte cher. On continue à faire des programmes de restructurations hospitalières où on ferme des lits. A Bichat-Beaujon, où vont être fusionnées deux gros hôpitaux de l'Assistance publique, on prévoit toujours de supprimer 300 lits. Donc, j'espère que les milliards distribués vont permettre à Martin Hirsch d'annoncer que finalement, on ne supprime plus 300 lits et qu'on va pouvoir financer au moins le maintien de l'offre de soins. Mais sur le terrain, on n'est pas du tout en train de crier victoire. Rappelons-le, les hospitaliers se sont mobilisés bien avant le Covid. On demandait que le salaire des hospitaliers rejoigne la moyenne de l'OCDE. Il y a eu 183 euros d'augmentation, mais on est toujours loin de la moyenne de l'OCDE. Et par rapport à l'hôpital privé, l'hôpital public n'est pas concurrentiel pour attirer les meilleurs. Le mode de financement des hôpitaux n'a pas changé. C'est un mode de financement qui conduit au déficit de plus de la moitié des hôpitaux. Et la gouvernance des hôpitaux n'a pas changé. C'est toujours le directeur qui reste le seul maître à bord et ses tutelles lui fixent avant tout des objectifs financiers.

Les investissements pour les agrandissements d'hôpitaux ou de rénovation de services d'urgence ou d'Ehpad restent indispensables ?

Ils sont indispensables. Mais ce qui est embêtant, c'est que dans un fonctionnement normal, les hôpitaux doivent pouvoir financer ce genre d'entretien. Ce qu'ils sont en train de faire, c'est un plan de secours, parce que l'hôpital est sous-financé depuis des années. Et là, on met deux milliards sur la table. On peut les mettre en comparaison. Sur 10 ans, c'est 15 milliards d'euros pour l'aéronautique, 8 milliards pour l'automobile. Donc oui, ça fait beaucoup de milliards. Mais pour que l'hôpital devienne vraiment l'objectif prioritaire du gouvernement, on en est encore loin.

Ces investissements auraient-ils eu lieu sans la crise sanitaire ?

Je pense qu'avec la crise, les gens ont vu que les hospitaliers, finalement, n'étaient pas des méchants dépensiers qui faisaient n'importe quoi. Quand on leur demandait de s'organiser, ils savaient le faire. Donc, peut-être que le rapport de force a un peu changé par rapport à l'ancien monde où on nous expliquait que, de toute façon, on n'avait plus les moyens de financer l'hôpital public. Donc, je pense que le gouvernement se rend compte que la population tient à l'hôpital public, que c'est une des seules institutions qui fait consensus dans ce pays et que c'est très difficile pour eux de le laisser tomber. Mais là, nous, on est quand même inquiet parce que sur le fond, il n'y a pas beaucoup de changements. Il y a des annonces, des milliards qui vont être distribuées, mais on a l'impression que c'est du saupoudrage, un plan d'urgence, mais que de nouveau les hôpitaux vont retomber dans un fonctionnement qui est délétère pour eux.

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