Chômage : le gouvernement a-t-il triché avec une nouvelle méthode de calcul ?

L'opposition accuse le gouvernement de truquer les chiffres du chômage pour annoncer une baisse qui n'existerait pas.

Le ministre du Travail, François Rebsamen, sort de l\'Elysée, le 1er juillet 2015.
Le ministre du Travail, François Rebsamen, sort de l'Elysée, le 1er juillet 2015. (YANN BOHAC / AFP)

Le chômage reste au plus haut. En juin, Pôle emploi a recensé 3,55 millions de chômeurs de catégorie A en métropole, selon les chiffres publiés lundi 27 juillet. Un chiffre en très légère hausse par rapport au mois de mai (+1 300), aux yeux du gouvernement. Problème : la statistique a été obtenue à partir de données sensiblement différentes de celles des mois précédents, et la comparaison n'est, par conséquent, guère pertinente. De quoi susciter l'ire de l'opposition, qui crie à la manipulation.

En quoi consiste la nouvelle méthode ?

Pour l'économiste Eric Heyer, interrogé sur France 2 mardi matin, Pôle emploi "a un peu mieux rangé sa chambre". L'agence accède désormais à des données administratives plus complètes, qui lui permettent de mieux connaître la situation des demandeurs d'emploi, ce qui a conduit à faire changer de catégorie certains d'entre eux. "Ce n'est pas un changement de modalité de calcul. On continue à mesurer le nombre de demandeurs d'emploi sur les listes de Pôle emploi de la même manière", assure Pôle emploi.

En réalité, les nouveaux recoupements de données permettent de mieux repérer les personnes en formation, en service civique ou en contrat aidé. Des personnes qui n'ont donc pas besoin de chercher un emploi, et peuvent sortir des catégories A, B et C. Selon le cabinet du ministre du Travail, François Rebsamen, jusque-là, "des demandeurs d'emploi n'étaient pas classés dans les bonnes catégories". Le changement permettrait donc d'avoir désormais "des chiffres plus fiables".

Qu'est-ce que ça change aux chiffres du mois de juin ?

Sans changement de méthode, au lieu d'une infime hausse de 1 300 demandeurs d'emploi, Pôle emploi aurait annoncé 11 300 chômeurs supplémentaires en catégorie A. Soit une hausse nettement plus marquée. Quant au nombre de demandeurs d’emploi en catégories A, B et C, il aurait été plus élevé de 24 800, détaille Pôle emploi dans son communiqué.

Pourquoi l'opposition dénonce-t-elle une manipulation ?

Alors que la comparaison avec les mois précédents est rendue impossible par ces nouvelles données, le gouvernement s'est permis d'annoncer une stabilisation du nombre de demandeurs d'emploi de catégorie A, et une baisse du nombre total de chômeurs. L'éditorialiste du Figaro Jacques-Olivier Martin, suspicieux, trouve donc le changement statistique "étrange et soudain".

De son côté, le député des Hauts-de-Seine Thierry Solère (Les Républicains) réclame même la création d'une commission d'enquête parlementaire "pour connaître les vrais chiffres", et accuse le gouvernement de ne faire "plus que de la communication, en trafiquant les chiffres". "En vrai, si on garde l'ancien calcul, il y a 11 000 demandeurs d'emploi en plus le mois dernier", grince le député sur BFMTV.

Finalement, y a-t-il vraiment une arnaque ?

Oubli ou dissimulation ? Si Pôle emploi joue cartes sur table, François Rebsamen, lui, oublie d'évoquer le nouveau système, dans son communiqué sur les chiffres de chômage. Le ministre du Travail se félicite même d'une baisse du chômage des jeunes : "Le nombre de demandeurs d’emploi âgés de moins de 25 ans, inscrits à Pôle emploi en catégorie A, a reculé de 1,1% au mois de juin (-6 200 personnes)."

Pour François Rebsamen, "les évolutions positives de plusieurs indicateurs (...) témoignent des premiers effets du Pacte de responsabilité et de solidarité, et plus généralement de nos politiques de soutien à la création d’emplois".

Quoi qu'en dise le ministre du Travail, Pôle emploi publie ses données et leur explication noir sur blanc. Cette modification du classement empêche surtout d'effectuer une comparaison entre mai et juin, mais il sera tout à fait possible de comparer juin et juillet, à la fin du mois d'août. D'autant que les chiffres de mai avaient déjà été gonflés par un "événement inhabituel" : l'envoi de deux messages de relance supplémentaires aux chômeurs, par SMS et message vocal, afin de leur rappeler de penser à "actualiser" leur situation auprès de Pôle emploi. Une anomalie qui avait abouti à doubler l'ampleur de la hausse, selon le ministère du Travail.

Quant aux "vrais chiffres" du chômage que réclament des élus d'opposition, "ils n'existent pas", s'emporte le député (Les Républicains) Henri Guaino, sur BFMTV. "Les vrais chiffres n’existent pas. Ce sont des comptages administratifs. Ils sont manipulés comme tous les chiffres. Il n’y a pas de vrais chiffres. Il faut sortir de la religion du chiffre. La seule chose qui est vraie, c’est qu’en France, il y a un chômage terrible qui est en train de miner la société."

De son côté, l'économiste Eric Heyer s'en réfère aux chiffres trimestriels de l'Organisation internationale du travail (OIT). "Quand on dit que ça va mieux en Espagne, ce ne sont pas des chiffres d'agences de l'emploi locales, mais ceux du Bureau international du travail", explique-t-il sur France 2. "Et ceux-là donnent une baisse du chômage en France au premier trimestre, de 10,1 à 10%", conclut-il. En outre, la fréquence trimestrielle, plutôt que mensuelle, permet d'observer l'évolution à plus long terme, donc d'obtenir une tendance plus fiable.