"C'est dur, vous êtes réduite à votre apparence" : des femmes voilées racontent leurs difficultés au travail

La Cour de justice européenne a estimé que le règlement interne d'une entreprise pouvait prévoir l'interdiction du port visible de signes religieux ou politiques.

La Cour de justice européenne a estimé, le 14 mars 2017, que le règlement interne d\'une entreprise pouvait prévoir l\'interdiction du port visible de signes religieux ou politiques.
La Cour de justice européenne a estimé, le 14 mars 2017, que le règlement interne d'une entreprise pouvait prévoir l'interdiction du port visible de signes religieux ou politiques. (AFRIJAL DAHRIN / EYEEM / GETTY IMAGES)

Une entreprise peut inclure dans son règlement intérieur, sous conditions, l'interdiction du port visible de signes religieux, comme le foulard islamique. C'est ce qu'a estimé, mardi 14 mars, la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE). "Cela envoie un message aux entreprises privées. La Cour européenne leur dit clairement : 'vous avez la main pour qualifier, ou pas, le port du voile en entreprise', s'inquiète Fatima Achouri, spécialiste du fait religieux en entreprise. Alors que la législation était assez souple jusqu'à présent, je crains que cela n'impulse des décisions plus fermes à l'encontre des femmes."

"Le fait qu'elle porte le voile lui a valu un refus"

Dans le cadre de son livre Le Voile au travail (éd. Fauves), Fatima Achouri rencontre et conseille des femmes voilées qui ont des difficultés dans le monde de l'entreprise. "C'est très compliqué pour elles de trouver du travail. Elles n'accèdent souvent même pas à l'entretien", expose-t-elle. En effet, une fois diplômée, Wahiba Khallouki a mis beaucoup de temps à trouver un stage. Au cours de ses formations en publicité, en gestion de contenus et enfin en communication, les entretiens pour des stages se sont faits rares. "Le fait d'être voilée, dans la communication qui est un métier d'image, ça posait souvent problème. J'ai eu beaucoup de mal à trouver les stages nécessaires pour finaliser mes études", raconte-t-elle.

Et une fois la phase de recherche terminée, les difficultés ont continué. "En entretien, on leur pose souvent des questions en lien avec leur religion", regrette Fatima Achouri. Cette dernière se souvient notamment du récit d'une de ses interlocutrices : "Diplômée d'un BTS en assurance, elle candidatait pour un poste où il n'y avait aucun contact avec la clientèle. Quand elle est arrivée, le seul fait qu'elle porte un voile lui a valu un refus", relate la spécialiste, qui regrette qu'on n'offre à ces femmes que des postes dans des centres d'appels. "Je ne veux pas qu'on me cache ! Je veux faire le métier pour lequel je suis qualifiée", lui dit cette jeune diplômée en assurance.

Le regard des collègues change

De son côté, Wahiba Khallouki a elle aussi rencontré des obstacles lors de ses entretiens. "A mon arrivée, soit on me demandait clairement d'enlever mon voile, soit on ne disait rien, mais je voyais bien qu'il y avait un malaise et que les recruteurs cherchaient à écourter l'entretien. Une fois, on m'a annoncé que mon profil était intéressant, mais plus pour un poste dans un pays du Golfe", raconte-t-elle.

Le recruteur d'une agence m'a dit, une fois, qu'une personne trans avait plus de chances d'être recrutée que moi, malgré mes compétences.Wahiba Khalloukià franceinfo

Nawel a, elle, surtout souffert du changement dans le regard des autres. Diplômée d'un master et employée dans une société d'informatique, la jeune femme de 37 ans a décidé assez tard de porter le voile, "de [son] propre chef", tient-elle à préciser. A partir du moment où elle a annoncé sa décision à son employeur et ses collègues, son quotidien a complètement changé. Du côté de sa hiérarchie, plus question de voir les clients. De commerciale sur le terrain, Nawel est passée en mode "sédentaire". "Mon employeur m'a dit que ma décision était dangereuse, qu'elle pouvait nous faire perdre des clients", confie-t-elle.

"C'est ce que je suis, c'est mon choix"

Ses collègues ont eux aussi modifié leur comportement. "Avant, je faisais le ramadan, je ne mangeais pas de viande, je ne buvais pas d'alcool. Ma religion était une chose existante mais tout d'un coup, avec le voile, elle a pris une dimension tout autre à leurs yeux", explique-t-elle. "On ne m'invitait plus, ils se sont éloignés, regrette-t-elle. Mais je n'ai pas changé. Je mangeais les mêmes choses au restaurant, je tenais les mêmes discussions !" D'après elle, beaucoup lui ont suggéré de simplement enlever son voile. "Pourquoi tu insistes ?" lui demandent ses collègues. "Mais c'est ce que je suis, c'est mon choix", leur répond-elle.

C'est dur, vous êtes réduite à votre apparence. Ce qui a pour moi une signification ne devrait être qu'un simple bout de tissu pour les autres.Nawelà franceinfo

Elle a donc décidé de quitter son entreprise. Après une période de recherche sans succès car "le CV plaisait, sans aboutir à de vraies questions lors de l'entretien", Nawel a décidé de se mettre à son compte.

La solution des entreprises "communautaires"

Face à ces difficultés, "certaines ne cherchent plus à trouver du travail dans des structures traditionnelles, explique Fatima Achouri. Elles optent pour des entreprises où il y a un certain communautarisme, où on accepte 'les sœurs'". La spécialiste du fait religieux en entreprise cite des commerces dans lesquels on vend "des produits orientaux", qui reçoivent des "clients issus de la diversité" ou encore qui se situent "dans des quartiers où la population est en grande partie issue de l'immigration".

Pour Wahiba Khallouki, la méthode a fonctionné. "J'ai été recrutée dans une entreprise pour qui le voile n'est pas un problème, parce que le patron est musulman", expose-t-elle. Elle s'est ensuite tournée vers l'entrepreneuriat. "Je peux choisir les personnes avec qui je travaille et elles voient mes compétences. Elles ne me considèrent plus uniquement comme un voile sur pattes, se réjouit Wahiba Khallouki. Après des années à justifier de ce que j'avais sur la tête, ça fait un bien fou."