Tenue "républicaine" : "Il faut éduquer les jeunes et non couvrir les filles", répondent des lycéennes à Jean-Michel Blanquer

Depuis plusieurs jours, de nombreux lycéens manifestent leur désaccord vis-à-vis des règlements intérieurs de leur lycée interdisant certaines tenues vestimentaires. Ils souhaitent que ce mouvement de contestation perdure.

Des élèves du lycée Louis Pasteur, à Lille, le 18 septembre 2020
Des élèves du lycée Louis Pasteur, à Lille, le 18 septembre 2020 (PASCAL BONNIERE / MAXPPP)

"Je suis sidérée qu'au XXIe siècle, on nous dise que l'on doit s'habiller 'normalement', au lieu d'éduquer les jeunes sur le respect et la sexualité consentie." Isis, 17 ans, lycéenne dans un établissement des Yvelines, a comme de nombreux camarades revêtu une tenue dite "indécente", lundi 14 septembre. Cette date avait été retenue par les jeunes qui ont lancé un mouvement de protestation sur les réseaux sociaux. Ils dénoncent les injonctions et sanctions de certaines directions d'établissements à l'égard de jeunes filles qui, notamment en raison des températures élevées de septembre, ont porté des tenues jugées "provocantes".

"Vous n'allez pas à l'école comme vous allez à la plage ou en boîte de nuit. Vous allez à l'école dans une tenue correcte (...) Chacun peut comprendre qu'on vient à l'école habillé d'une façon républicaine", a réagi lundi le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer sur RTL. De son côté, Marlène Schiappa, ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, avait auparavant défendu la liberté pour chacune de s'habiller comme elle le souhaite.

Sur les réseaux sociaux, l'idée de tenue "républicaine" a suscité les moqueries. Certains ont cité le buste dénudé de Marianne comme exemple vestimentaire républicain à suivre. 

"Les jeunes ne sont pas écoutés"

S'il n'y a pas de chiffre officiel sur le suivi du mouvement contestataire dans les lycées le 14 septembre, l'Union nationale lycéenne (UNL) affirme avoir reçu plus de 250 témoignages de jeunes filles faisant état de répressions administratives vis-à-vis de leur tenue vestimentaire ce jour-là. "Cela va du simple rappel à l'ordre à la convocation en conseil de discipline, en passant par le refus de l'accès à l’établissement, ce qui est illégal", précise Mathieu Devlaminck, président de l'UNL, contacté par franceinfo.

Ce dernier dénonce un flou juridique autour des règlements internes, et le manque de concertation. "L'Education nationale laisse aux chefs d'établissements le soin de préciser ou non dans leur règlement intérieur ce qu'est une tenue décente exigée. Or nous, lycéens, on ne nous a jamais demandé quelle était notre vision. Les jeunes ne sont pas écoutés" constate-t-il.

S'il y avait un dialogue, les tensions s’apaiseraient d'elles-mêmes. Et il n'y aurait pas de flou dans les règlements intérieurs qui seraient co-construits avec les représentants d'élèves.Mathieu Devlaminck, président de l'UNLà franceinfo

Dans le lycée d'Isis, la direction a fait preuve de tolérance vestimentaire. "Il y a eu trop de personnes portant une 'tenue indécente', donc la proviseure n’a pas pu réagir. Il n’y a pas eu de sanction", explique-t-elle. Mais la lycéenne est déterminée à poursuivre son combat pour la réhabilitation du port du crop top dans l'établissement.

Ce haut qui laisse entrevoir une partie du ventre est "interdit depuis le début de l'année, car il exciterait la population masculine, selon l'administration du lycée", souligne Isis. Elle a d'ailleurs lancé une pétition"Droit aux crop tops au lycée", qui a récolté à ce jour plus de 6 500 signatures au niveau national alors qu'elle la destinait uniquement à ses camarades de lycée. "Je l'ai écrite pour prouver à la proviseure que ma demande de faire évoluer le règlement intérieur sur la question vestimentaire n'intéressait pas que moi. Cela nous concerne tous."

Nous sommes tous victimes de discrimination. Nous, les filles, sommes discriminées en raison de nos vêtements et par extension de notre corps. Et les garçons sont animalisés car ils ne peuvent soi-disant pas retenir leurs pulsions sexuelles en nous voyant.Isis, lycéenneà franceinfo

Les jeans troués se trouvent aussi dans la ligne de mire des proviseurs. Maxine, 15 ans et élève dans un lycée professionnel en Seine-et-Marne, affirme que porter ce vêtement est, dans son établissement, passible d'exclusion. "Pour l'instant, ils nous préviennent que ce n'est pas toléré. Mais bientôt, ils pourront nous refuser l'entrée à cause de notre tenue", soupire la jeune fille.

Dans son lycée, le règlement intérieur stipule que "les vêtements peu couvrants, troués, déchirés, trop amples, les bermudas et shorts de bain, les tongs ne sont pas autorisés". Pour Maxine, la contestation des jeunes permet "d'ouvrir les yeux des CPE", les conseillers principaux d'éducation, et "de leur faire comprendre que leurs arguments" sur le sujet "sont de fausses excuses".

"Pourquoi sexualise-t-on des morceaux de peau ?"

Pour les instances éducatives, deux raisons majeures justifient le refus de certaines tenues au sein des établissements. D'une part, cela prépare les élèves à la réalité de leur future vie professionnelle. "Mais quel est l'intérêt de le faire si tôt, alors que nous allons oublier ces codes vestimentaires dès notre arrivée à la fac ?" s'interroge Isis. "Par ailleurs, pourquoi interdire le crop top et pas le jogging, qui n’est pas une tenue appropriée dans le monde du travail ?" 

D'autre part, ces tenues jugées inappropriées peuvent gêner la conduite de la classe ainsi que le bon déroulement des activités pédagogiques, selon les règlements intérieurs des établissements. "Mais pourquoi sexualise-t-on des morceaux de peau, un genou, un ventre, ou encore des épaules ?" se questionne Maxine.

Ce n'est pas en refusant aux filles le droit de s'habiller comme elles le veulent qu'on va changer les mentalités. C’est aux parents d’éduquer leurs enfants. Les problèmes d’agressions, c’est une question d’éducation et non une question de vêtements.Maxine, lycéenneà franceinfo

"Il faut éduquer les jeunes et non couvrir les filles", résume IsisCe mouvement contestataire pourrait prendre de l'ampleur dans les prochaines semaines. Isis indique qu'un appel a été lancé sur les réseaux sociaux pour s'habiller de manière "provocante" tous les lundis.