Ils ont un devoir de réserve. Les militaires se confient doncanonymement à des tiers : souvent leur femmes ou leurs mères. Qui rédigent et publient leurs récits. Sur des forums, des blogs, on lit destémoignages comme celui-ci : " On circule dans des véhicules sans blindage dans des zonespourtant sensibles. Alors on fait avec les moyens du bord : on prend des giletspare-balles et on les déplie sur les portières en guise de protection. Al'arrière, là, on met des sacs de sable pour arrêter les balles."Caroline, 50 ans, alimente laprincipale page Facebook où sont collectés ces témoignages anonymes de soldats.Caroline a ses deux fils à Bangui. Ce qui la préoccupe sans doute leplus : les véhicules blindés très fatigués qui tombent très régulièrementen panne."Nos garçons racontentqu'ils doivent frapper très fort ledémarreur avec une barre de fer pouressayer de faire repartir ces VAB, (véhicules de l'avant blindé). Quelquefois,cela fonctionne. Quelquefois pas. Et il faut espérer qu'à ce moment-là, ils nesoient pas pris pour cible par des insurgés. On sait que les mécanos commandentsouvent des pièces qui n'arrivent jamais. Car ce sont des modèles de pièces épuisés ou parce que tout simplement,il n'y a pas l'argent. Mes fils me disent parfois qu'ils ont le sentiment qu'un jour on finira par leur demander d'aller au front avec un bâton" ,s'emporte la maman inquiète.Quelque 56 cas de paludismeLes pannes de véhicules blindés, quasi tous les reporters qui ontété embarqués - ne serait-ce qu'un jour ou deux - avec les militaires enCentrafrique en ont été témoins, que ce soit à Bangui ou dans la brousse.Comme la majorité des soldats quitémoignent, les fils de Caroline parlent aussi des difficiles conditions de viesur leur base : les douches insuffisantes, les problèmes d'évacuationd'eau, les nuits sous des tentes sans climatisation et sans moustiquaires. Ce sont 56 soldats français qui auraientattrapé le paludisme ces deux derniers mois en Centrafrique."Dès son arrivée, voyant qu'il devait dormir sous la tente sansclimatisation, mon fils a fait comme quantité de soldats là-bas. Il est allé aumarché de Bangui et il s'est acheté son propre ventilateur pour que ses nuitssoient plus supportables. Il l'a payé avec son propre argent. C'est le casd'ailleurs aussi pour beaucoup de ses affaires : son gilet à poches, seschaussures, son sac à dos. Tous ces équipements-là, il les a achetés surInternet ou dans des boutiques spécialisées en France. Car les équipements quileur sont fournis par l'armée sont de mauvaise qualité. Ces sont des 'premiersprix', les coutures cèdent, les semelles se décollent, ça n'est pas fiable pourune mission de plusieurs mois à l'étranger" , confieCaroline. On se souvient aussi de la polémique sur les chaussures dont lessemelles fondaient au contact du sol au nord Mali.À LIRE AUSSI ►►► REPORTAGE | Avec les soldats français dans les rues de Bangui Un reportage tourné en décembre dernierDes conditions qui minent le moral des troupesLa débrouillardise et l'improvisation des soldats seraient donc l'un des ingrédients indispensablesdepuis plusieurs années à la réussite des opérations extérieures.L'Adefdromil, l'une des rares associations de militaires créée en2001 par des gradés en retraite estime qu'en Centrafrique, plus quejamais, l'armée française est une armée "bout de ficelle". Sonprésident, le colonel Jacques Bessy, rappelle que déjà en 2005, des députésavaient rendu un rapport très documenté qui était alarmant au sujet du maintien du matériel en conditionopérationnelle. "Presque dix ans plus tard, il y a eu trois lois deprogrammation militaire mais aucun enseignement n'a été tiré de ce rapport. Lasituation s'est même encore dégradée" , dénonce le colonel JacquesBessy."Les fantassins neréclament pas grand-chose finalement. Juste du matériel qui tient la route, deséquipements – des radios par exemple – qui fonctionnent. C'est clair que laplus grosse inquiétude porte sur le matériel roulant. Les véhicules de l'avantblindé sont fatigués, en fin de vie. Souvent, quand les pièces s'usent. Il fautdésosser deux véhicules pour en faire un seul. C'est ce qu'on appelle lacannibalisation du matériel. Tout cela alourdit les opérations et cela mine lemoral. C'est grave car le moral, c'est capital dans une armée en opération.Sans le moral, il y a une baisse de vigilance, et c'est là qu'on augmente lerisque de se laisser surprendre" , conclut le président del'Adefdromil.Cette indigence du matériel qui pourrait nuire à la sécurité deshommes, qu'en dit l'état-major ? Pas grand-chose.L'état-major botte en toucheLe sujet est très sensible depuisle drame d'Ouzbine : en 2008 en Afghanistan, dix soldats français ont été tuésdans une embuscade des talibans. Le rapport de l'OTAN a pointé du doigt lemanque de moyens de la section qui a été attaquée. Ils n'avaient qu'une radioet manquaient de munitions.Le général Francisco Soriano commandant de l'opération Sangaris enCentrafrique a été interrogé sur le problème du matériel vétuste et desconditions de vie difficile pour les soldats. Il se veut rassurant :"Oui, les conditions de vie ont été rustiques au départ, car il a fallu se déployer trèsvite. Ces conditions se sont maintenant améliorées et je ne constate pasd'indisponibilité de la force due aux conditions rustiques d'intervention" ,a-t-il répondu en visioconférence, il y a deux semaines, lors d'une conférencede presse de l'état-major.Ce que ne peut pas dire ce général, c'est que depuis une vingtained'année, les armées françaises sont de plus en plus mobilisées, sur desopérations longues, intenses. Les budgets de maintenance, eux, sont rognés."Où passe l'argent de nos impôts ? ""Il y a une réelle tendance dans l'armée française comme dansbeaucoup d'armées à favoriser les grands programmes très performants trèstechnologiques au détriment des petits équipements, au détriment du petit matérielpourtant indispensable à la vie du soldat au quotidien. L'exemple le plusparlant est celui du Rafale. Il est considéré sans doute comme le meilleuravions de combat du monde, mais il a pesé énormément depuis trente ans sur lebudget de la défense" , commente Bruno Tertrais de la fondationpour la recherche stratégique.Les soldats qui s'indignent sur le terrain en Centrafrique, leursépouses, leurs mères qui relaient cette grogne, ont-ils une chance d'êtreentendus au plus haut niveau ? Ça n'est pas évident.Les soldats sont mal à l'aise, car ils aimeraient qu'on lesentende, mais craignent en même temps de parler. Aucun de ceux qui ont étécontactés n'a accepté une interview enregistrée pour France Info. "Trop peur d'être identifié ",expliquent-ils souvent. Mais les familles sont parfois décidées à se battrepour eux."Nous, les familles, on en a assez d'être toujours dansune inquiétude qui n'est pas forcément justifiée. Oui c'est leur choix d'avoirembrassé cette carrière. Mais ils n'avaient pas signé pour de telles conditionsd'intervention. Ce sont nos enfants, nos maris, nos frères, des hommescourageux. Ils sont dignes de disposer d'un meilleur matériel et de conditionsdécentes de vie sur le terrain. Moi comme beaucoup de Français, je paye desimpôts et je me demande où passe l'argent alloué à la défense" ,interroge Caroline, la maman qui recueille avec bien d'autres sur Internet lestémoignages des hommes sur place.Le budget de la défense, ce sont 31 milliards d'euros par an. Letroisième poste de dépense de l'État, après l'éducation et le remboursement dela dette.