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Marika Bret, de Charlie Hebdo : "Charb est ma force depuis cinq ans"

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Ce mercredi 2 septembre s’ouvre le procès des attentats de janvier 2015 à la cour d’assises spéciale de Paris. Invitée exceptionnelle du monde d’Elodie : Marika Bret, responsable des ressources humaines de Charlie Hebdo et chargée de la transmission de la mémoire de Charb. 

Article rédigé par
Elodie Suigo - franceinfo
Radio France
Publié
Temps de lecture : 4 min.
Marika Bret à Paris le 26 novembre 2015 (JOEL SAGET / AFP)

L'attentat dans les locaux de Charlie Hebdo est le plus meurtrier des trois perpétrés en janvier 2015 par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly. Ce 7 janvier, les deux frères font 12 morts parmi lesquels huit collaborateurs de l'hebdomadaire satirique : les dessinateurs Charb, Cabu, Honoré, Tignous, Wolinski, la psychanalyste Elsa Cayat, l’économiste Bernard Maris, le correcteur Mustapha Ourad, un invité du journal, un agent d'entretien et deux policiers.

Marika Bret faisait partie de l'équipe de Charlie Hebdo. Elle est sous protection policière depuis 2015.

Elodie Suigo : Nous sommes le 2 septembre 2020, c’est aujourd’hui que s’ouvre le procès des attentats de janvier 2015. Vous attendez quoi de ce procès ?

Marika Bret : J’attends de ce procès que les choses soient dites. Ce qui doit être dit, c’est quelle idéologie a présidé à ces actes barbares et cruels. J’attends aussi, très précisément, que ce procès soit le procès de toute la République en réalité. J’attends que chacune, chacun se rende compte que des valeurs et des principes qui font notre démocratie ont été visés. J’entends par là, la liberté d’expression et j’entends bien sûr, la laïcité. Et puis, je veux témoigner pour Charb. Je veux dire qui était Charb et quels étaient ses engagements politiques depuis plus de 20 ans dans ce journal-là.

Elodie Suigo : Charb effectivement représentait cette rédaction. Qui était-il ?

Marika Bret : Charb, ça d’abord été un petit garçon qui dessinait comme tous les enfants, passionné par le dessin. Il dessinait tout le temps. Et puis sa deuxième passion c’était la lecture. Et avec la lecture, ça a été l’actualité. Illustrer l’actualité était pour lui quelque chose qui lui tenait à cœur et qui le faisait rire. Surtout, celui qui l’a inspiré et qui les a tous inspirés d’ailleurs, c’est Cabu qui lui a donné cette envie de ce métier-là.

Elodie Suigo : Est-ce que le dessin politique est en train de reculer ? Après tout ça, est-ce qu’on a fait un pas en avant ou est-ce qu’on est en train de faire des pas en arrière ?

Marika Bret : Malheureusement, on fait des pas en arrière et pas simplement sur le dessin politique. La laïcité a besoin de rigueur et de clarté. La laïcité, c’est la liberté de conscience et non pas la liberté religieuse telle que ça a été nommé. Et c’est ce qu’a fait notre Garde des Sceaux (Nicole Belloubet) à l’occasion de l’affaire Mila, en nous expliquant que l’insulte à la liberté de religion était une insulte à la liberté de conscience. Absolument pas, l’insulte s’adresse à une personne et non pas à une idée, un dogme etc… La liberté d’expression, c’est aussi pouvoir être choqué, dérangé, heurté par quelque chose, c’est le débat. Or ça, ça devient de plus en plus compliqué aujourd’hui. Pour moi c’est une vive source d’inquiétude.

Il semble compliqué aux responsables de mouvements politiques, à certains ministres aussi, de s’emparer du sujet et de définir  correctement ce qu’est la laïcité.

Marika Bret

Elodie Suigo : Est-ce que vous avez peur ? Et à quoi ressemble votre quotidien ? Vous êtes sous protection, comment vivez-vous cela ?

Marika Bret : Je partage beaucoup de temps avec des officiers de police, parfois plus qu’avec mes proches. Non, grâce à eux je n’ai pas peur. Mon quotidien c’est que je ne peux plus rien faire seule. C’est à la fois un manque de liberté et c’est en même temps pour moi un engagement nécessaire.

Elodie Suigo : Est-ce un soulagement de pouvoir témoigner enfin, de pouvoir assister à ce procès, de pouvoir y participer ?

Marika Bret : C’est un soulagement de témoigner et de dire qui était Charb. Charb qui a été nommément visé ce jour-là, ils cherchaient Charb, il était devenu le symbole à abattre. Donc, je veux dire qui était ce symbole à abattre, qui était ce garçon pleinement engagé dans la défense de notre démocratie. Je me suis constituée partie civile dès janvier 2015 avec ses parents avec qui je suis en contact tout le temps, pour porter cette mémoire et pour dire qui il était.

Elodie Suigo : C’est lourd à porter ?

Marika Bret : C’est à la fois une tristesse permanente et infinie, c’est la peine à perpétuité qu’on a pris en janvier 2015, ça c’est certain. Et c’est aussi à la fois, une espèce de fierté de dire que j’ai travaillé avec tous ces gens, tout ce qu’ils m’ont appris, donné. Charb est ma force depuis cinq ans.

Elodie Suigo : Arrivez-vous à penser à vous ou êtes-vous, tout le temps, envahie par cet évènement ?

Marika Bret : Honnêtement, il n’y a pas une journée où je ne pense pas à Charb. Ça n’existe pas. Il y a des rendez-vous qui sont encore plus compliqués, la date anniversaire c’est terrible. J’ai dans le ventre un chagrin que j’appelle ma pieuvre, et ces jours-là je sais que la pieuvre a envie de se réveiller et que je dois maîtriser. Mais il faut avancer. Moi je suis à la fois comme tous ces millions de Français dans la grande Histoire, celle que nous avons partagée les 10 et 11 janvier. Les gens étaient là, dans la rue, quatre millions de personnes. Et puis c’est aussi ma petite histoire d’amitiés, d’amour, de rencontres formidables... Les deux doivent me porter.

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