REPORTAGE. "Certains collectionneurs sont prêts à payer des sommes complètement folles pour les avoir" : le trafic juteux des plantes grasses en hausse

C’est un trafic moins connu que celui des animaux ou de la drogue, mais il fait l’objet de saisies régulières par les douanes françaises.
Article rédigé par Olivier Emond
Radio France
Publié
Temps de lecture : 5 min
Un Pachypodium rosulatum (D) et un Pachypodium ambongense (G), plantes rares de Madagascar, saisies par les douanes françaises et exposées au Musée national d’histoire naturelle des plantes. (JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP)

Le trafic de plantes grasses concerne notamment les plantes et cactus venus de zones désertiques et qui sont pour beaucoup protégés au niveau international. Comme cette trentaine de spécimens qui ont été saisis par les douanes à Roissy et confiés récemment au jardin botanique de Villers-lès-Nancy (Meurthe-et-Moselle) où ils sont désormais exposés dans une armoire grillagée, sous les yeux de Frédéric Pautz, le directeur des lieux.

"Là, il y a du rare, montre Frédéric Pautz. Ça, c'est du mexicain. Ça, c'est du malgache. En fait, c'est ce qu'on appelle des plantes à caudex. Ce sont des plantes qui vivent dans les déserts. Elles ont un tronc renflé qui gonfle, c'est un genre de réservoir, un peu comme un baobab. Et pendant la saison sèche, la plante se rétracte et elle consomme toute l'eau qui est stockée dans son caudex. Et là, au fond, ce sont des lophophora. Ce sont des plantes qui ont été arrachées dans la nature au Mexique."

Face à nous donc des plantes aux formes variées : des mini baobabs ou des petits palmiers dotés ou non de feuilles, sorte d'artichauts charnus ou encore ces cactus qui ressemblent à des oursins ; les lophophoras, interdits de vente en France du fait de leurs vertus hallucinogènes. Si beaucoup ne paient pas de mine lorsque l'on n'est pas spécialiste, ces spécimens peuvent valoir plusieurs centaines ou milliers d'euros.

Des plantes arrachées au Mexique ou à Madagascar

"L'ariocarpus que vous avez là, qui a une quinzaine de centimètres de diamètre, a à peu près 50 ans, détaille Frédéric Pautz. Ce sont des cactus qui vivent dans des déserts où les conditions sont extrêmement difficiles. Et ce sont des plantes qui, naturellement, poussent extrêmement lentement. Et c'est justement ce qui fait tout l'intérêt des collectionneurs car pour avoir un individu aussi gros, il faut attendre entre 30 et 40 ans". Il ajoute : "Certains collectionneurs, de manière absolument déraisonnable, sont prêts à payer des sommes complètement folles pour les avoir. Donc des gens vont dans la nature dans différents endroits du monde pour arracher ces plantes et pour les commercialiser".

Ces plantes ont donc été arrachées, essentiellement au Mexique ou à Madagascar, pour finir par exemple chez de riches collectionneurs privés. Le souci, c'est que cette flore est en danger. Ces plantes sont même classées comme telles sur les listes rouges de l'Union internationale pour la conservation de la Nature (l'UICN) qui estime qu'un tiers des cactus est menacé de disparition car ils sont victimes d'activités humaines dont ce commerce illégal.

"On avait auparavant un trafic de plantes aromatiques, de plantes médicinales qui étaient des plantes assez identifiées, explique Maud Lelièvre, présidente du comité français de l'UICN. Aujourd'hui, on a des plantes qui sont considérées comme rares et belles, comme pour les 'NAC', c'est-à-dire un effet de mode pour les orchidées et les cactus par exemple." Les "NAC" sont ces nouveaux animaux de compagnies comme les serpents, les mygales, les iguanes.

Près de 1 000 spécimens saisis en 2022

Pour juguler ces trafics, les douaniers sont en première ligne. Ils mènent des inspections dans les aéroports comme celui de Paris-Charles-de-Gaulle à Roissy (Val-d'Oise) qui est en fait une étape vers d'autres pays pour ces plantes. Ils interviennent également dans les centres postaux avec l'aide d'équipes spécialisées ou en faisant appel à des experts du Museum national d‘histoire naturelle, à Paris. En 2022, ce sont ainsi près de 1 000 spécimens qui ont été saisis, 840 en 2021.

Cela ne représente sans doute qu'une petite partie du trafic, d'où tout un travail à faire aussi en amont, dans les pays d'origine et auprès des populations, souligne Maud Lelièvre de l'UICN : "Les trafiquants font souvent travailler des populations locales qui vont prélever [les plantes], dit-elle. Et donc il faut travailler avec eux pour du co-développement, qui leur permet de faire de la conversion agricole, de pouvoir également développer d'autres activités économiques pour leur permettre de valoriser leur patrimoine et finalement continuer aussi à bénéficier d'un écosystème en bonne santé".

Le risque d'importer des parasites

Reste aussi le trafic involontaire, lorsque l'on a envie de rapporter une plante, comme souvenir de voyage : on l'achète ou on prélève, sans se rendre compte de sa rareté ou de l'obligation d'avoir - pour certaines - un certificat d'autorisation sanitaire, et ce pour éviter des risques potentiels, rappelle Frédéric Pautz : "On transporte des plantes, des êtres vivants donc on peut sans le vouloir transporter des insectes, des champignons et autres. Ça, ce sont des problèmes sanitaires, souligne-t-il. Et c'est pour ça que lorsqu'on est en voyage, aller prélever des plantes dans les jardins ou dans la nature et les ramener, c'est potentiellement dangereux parce qu'on peut transporter de nouveaux parasites, de nouveaux champignons ou de nouveaux insectes pathogènes."

Le Jardin botanique de Nancy consacre actuellement un cycle d'expositions et de conférences à cette question du droit et des plantes.

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