Trafic d'armes : la Suisse, nouvel arsenal du grand banditisme

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Après le bloc soviétique et les Balkans, la Suisse est-elle en train de devenir le nouvel eldorado des trafiquants d'armes français ? Plus de 350 armes ont été dérobées depuis 2020 et les attaques impressionnantes contre des armuriers suisses ne sont pas rares. 

Article rédigé par
Stéphane Pair - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Des fusils de chasse semi-automatiques sont exposés sur un mur lors de la 45e édition de la Foire aux armes, à Lucerne (Suisse), le 29 mars 2019. (STEFAN WERMUTH / AFP)

C'est loin de la Suisse, à Marseille, que cette enquête débute. Il y a plusieurs mois, un commando d'hommes armés est arrêté après une fusillade et une course-poursuite partie de la cité Bassens, dans le 14e arrondissement de Marseille. Sur place, un policier affirme que les armes viennent de Suisse. Ce n'est pas le premier à parler d'armes dérobées dans des armureries suisses. "On en retrouve un peu partout dans les cités", glisse-t-il.

À la frontière franco-suisse, dans le canton du Valais, cet armurier se dit en colère contre la France. "On n'a pas la même législation, on a des armes de guerre, vos voyous le savent et vous les laissez faire, affirme-t-il. Les carabines de sport en semi-automatique, comme des AR-15, des kalachnikovs, on les retrouve en Suisse parce que ce sont des objets de loisirs. Chez vous en France, on retrouve principalement des carabines de chasse."

"Tout ce que vous n'avez pas en France et en Europe, on le retrouve en Suisse. On est des moutons au milieu d'un troupeau de loups, on ne peut pas faire grand-chose."

Un armurier suisse

à franceinfo

Cet armurier estime que le "travail" en amont n'a pas été fait en France, "maintenant il y a une armurerie qui n'est plus là et il y a des armes qui sont en liberté chez vous et partout en Europe."

L'armurerie dont parle cet homme est située à Zwingen, dans le canton de Bâle. Entre les mois de septembre et novembre 2020, elle a été prise pour cible à cinq reprises par des braqueurs originaires de la région Rhône-Alpes. Interpellés le 9 mars, ils avaient dérobé près de 200 armes, dont des armes automatiques. Au total, cette équipe de braqueurs auraient dérobé plus de 500 armes des deux côtés de la frontière.

Face à ces raids, en novembre dernier, la Suisse a imposé à ses armuriers d'élever leur niveau de sécurité. Elle a surtout constitué une task force, sorte de ligne directe, avec la police judiciaire française. "La Suisse est un pays attractif pour toute cette criminalité transfrontalière qui vient de la France, affirme Anne-Florence Debois, porte-parole de la police fédérale suisse. D'une part, sa position géographique est attrayante : c'est un petit pays, on peut s'y rendre rapidement et en repartir rapidement. Ce sont des équipes qui ont réussi à s'implanter à la fois dans le tissu économique et social suisse, bénéficier de points de chute, de contacts, et pour mettre en place une logistique afin de réaliser ces casses ou ces cambriolages parfois assez impressionnants."

Des malfaiteurs aguerris

Côté français, c'est Thibaut Fontaine, commissaire divisionnaire, chef de la division criminelle à la police judiciaire de Lyon, qui traque ces équipes rhônalpines. Avec une quinzaine de faits et de tentatives depuis plus d'un an, il a tout vu, du cambriolage aux vols élaborés de voyous déguisés en faux policiers. "La Suisse présente la particularité d'avoir des armureries particulièrement bien achalandées, notamment en armes automatiques et pas seulement en armes de chasse, explique-t-il. Elles sont moins protégées que certaines armureries françaises." Selon lui, "les malfaiteurs en capacité de se projeter en Suisse connaissent parfaitement la topographie frontalière. Ils vont prendre les petites routes qui sont peu fréquentées."

"Ils commettent des cambriolages avec des voitures volées, puissantes et à plusieurs, de façon à remporter un maximum d'armes dans un minimum de temps."

Thibaut Fontaine, chef de la division criminelle à la police judiciaire de Lyon

à franceinfo

"Au bout du bout, les malfaiteurs peuvent faire main basse sur une grande quantité d'armes qui est quasi exclusivement destinée à alimenter la criminalité organisée française, poursuit le commissaire divisionnaire. On a retrouvé des armes qui venaient de ces armureries dans différents endroits, plusieurs en région Rhône-Alpes, mais également en région marseillaise Montpellier, l'arc méditerranéen."

Le prix des armes a explosé

Autre donnée-clé : ces derniers mois, le prix des armes a bondi. Les armes de seconde main en provenance de l'Est commencent à dater, les voyous préfèrent le neuf disponible via le circuit court suisse. "Le prix des armes sur le marché noir, et notamment pour des armes de qualité comme sont celles qui sont dérobées dans les armureries suisses, ont très nettement augmenté au cours des dix derniers mois, assure le commissaire divisionnaire Thibaut Fontaine. 

Selon le commissaire, "les armes de poing aussi ont largement augmenté. Les armes sont mises sur le marché par le biais du réseau relationnel de ces criminels aguerris. En général, dans les 48-72 heures qui suivent, le lot en intégralité ou divisé en quelques parties est revendu."

"Leur logique est simple : pourquoi aller chercher à l'autre bout de l'Europe des armes que vous avez à portée de main ?"

Thibaut Fontaine, chef de la division criminelle à la police judiciaire de Lyon

à franceinfo

Depuis cet été, la Suisse a connu une pause de ces attaques d'armureries, le résultat peut-être de plusieurs coups de filet récents côté français avec 30 interpellations depuis le début de l'année. "La région lyonnaise et grenobloise présentent effectivement la spécificité d'agréger des malfaiteurs qui sont capables de se projeter loin sur des coups vraiment audacieux, affirme Thibaut Fontaine. On est aujourd'hui quasiment la seule zone en France où on rencontre encore ce type de criminalité, ce qui nous oblige effectivement à mettre en œuvre des stratégies très denses et parfois complexes puisqu'on doit les faire jouer de part et d'autre de la frontière."

Aujourd'hui, la police française travaille "main dans la main" avec la police suisse. "On dispose d'équipes communes d'enquête, avec des enquêtes miroir de part et d'autre de la frontière sur les mêmes faits, c'est devenu très fluide, assure le chef de la division criminelle à la police judiciaire de Lyon. Les informations passent vite, voire très vite, entre nos services. Ce qui nous a permis d'obtenir des résultats avec l'appui notamment des structures centrales de l'Office central de lutte contre le crime organisé ou la police fédérale suisse. Avec des résultats extrêmement concluants dans la lutte contre les attaques à main armée au préjudice de transports de fonds."

La crainte, c'est que ces groupes désormais équipés en armes lourdes dernière génération ne se déportent sur d'autres activités en Suisse comme les attaques de fourgons blindés.

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