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"Le quatrième mur" de Sorj Chalandon

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"Le quatrième mur" de Sorj Chalandon est paru chez Grasset, journaliste devenu écrivain, longtemps correspondant de guerre pour Libération et prix Albert Londres. Trente ans après la guerre civile au Liban qui l'a marqué au fer rouge, Sorj Chalandon y revient, par la fiction et c'est bouleversant.
Article rédigé par
Radio France
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Sorj Chalendon ne s'en cache pas : Georges, son personnage,
est son double. Comme lui, il a fait le coup de poing chez les maoïstes dans
les années 60-70. Mais Georges n'est pas journaliste, il est un petit metteur
en scène militant qui croit en un théâtre politique et s'il va au Liban en
1982, c'est pour réaliser le rêve fou d'un ami agonisant. Il s'agit de monter Antigone
de Jean Anouilh, une seule fois, et faire taire les armes le temps d'une pièce,
avec des comédiens venus de toutes les communautés du Liban en guerre.

Cette idée d'Antigone vient d'un fabuleux malentendu.
Quand Anouilh monte Antigone dans le Paris occupé de 1944, il le fait avec, à
la fois l'autorisation de la censure nazie et la bénédiction des résistants. Petit
rappel : Antigone, éprise de vérité et de justice s'oppose au roi Créon,
recouvre le corps de son frère laissé aux vautours par le tyran et s'enterre
vivante en martyre. Les nazis y voient le triomphe de la force; les partisans
celui du courage. Et dans le Beyrouth en guerre, Sorj Chalandon imagine le même
quiproquo.

Evidemment l'utopie théâtrale ne résiste pas à la guerre,
même si elle rapproche quelques temps ses ennemis. Quand arrive la date
terrible du 16 septembre 1982 (le massacre des civils dans les camps
palestiniens de Sabra et Chatila), Sorj Chalandon était à Beyrouth. Pour
autant, il n'est jamais dans la morale, il n'occulte pas les autres actes de
barbarie, mais là, 30 ans après, l'indicible devient palpable par la fiction. C'est
déchirant.

Il écrit: "je me suis arrêté. J'étais sec. Des yeux,
du cœur. L'air était épais. Je respirais par saccades. Inspirer, c'était
bouffer de la mort. J'ai voulu prendre l'enfant. Le brandir dans le camp, le
montrer à Beyrouth, le ramener à Paris, le hurler à la Terre entière."

Ce qui est donné à lire ici, c'est aussi ce à quoi Sorj
Chalandon a échappé, de peu. Son personnage, Georges, rentre à Paris, mais ni
sa femme, ni sa fille ne le ramènent à la vie. Il retournera à Beyrouth, s'y
perdre, franchir le quatrième mur, le mur invisible qui sépare au théâtre la scène
du public. La mort est en embuscade dit Sorj Chalandon. D'autres, dans la vraie
vie, n'y ont pas résisté.

Je vous invite aussi à découvrir les récits de guerre de Paul
Marchand, que Chalandon a bien connu et qui nous a quittés en 2009.

 

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