Cet article date de plus d'un an.

En Inde, l'avenir des artisans de Varanasi ne tient plus qu'à un fil

Cette ville mythique pour ses temples est aussi réputée fabriquer les plus beaux saris, le vêtement phare du pays. Mais en raison de la pandémie de Covid-19 et de la concurrence étrangère, ce savoir-faire indien est en danger.

Article rédigé par franceinfo - Côme Bastin, édité par Sébastien Hazard
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 2 min
Un tisserand sur un métier à main pour confectionner un sari en soie dans un atelier de Varanasi (Inde), en novembre 2021. (MONEY SHARMA / AFP)

En tendant l’oreille près de certaines fenêtres dans les ruelles étroites de Varanasi, en Inde, on entend d’abord un cliquetis caractéristique. C’est le son des impressionnantes machines à tisser Jacquard, du nom du français Joseph-Marie Jacquard, qui les imagina au début du XIXe siècle, avant qu’elles ne fassent le tour du monde. En 2022, elles résonnent toujours, sous les mains des tisseurs de saris de la cité millénaire.

Tout fonctionne absolument sans électricité grâce à un système de cartes perforées qui guident les chaînes de fils et permettent de tisser des motifs complexes. Pas d’usine centrale, les ouvriers travaillent à domicile sur ces immenses machines qui font penser à des bateaux. Il faut compter parfois deux semaines pour fabriquer un vêtement. Maqbool Hasan est un maître tisseur de 77 ans. Il fait vivre 50 artisans. Il présente l’histoire de la pièce dont il est le plus fier : “Le motif de ce châle à huit couleurs a vu le jour sur les métiers à tisser écossais de la ville de Paisley, au XVIe siècle. Au XVIIIe siecle, la région indienne du Cachemire le réinvente à l'aiguille. En 1966, j’ai trouvé ce châle à Bombay et je l’ai reproduit sur nos métiers à tisser. Je l’ai appelé "du Cachemire à Kashi", qui est l’autre nom de Varanasi."

Le choc du Covid et la concurrence de la Chine

Maqbool Hasan a été distingué en Inde et dans le monde pour son savoir-faire, fruit des héritages bouddhistes, hindous, moghols et britanniques. Mais il alerte aujourd’hui sur les dangers auxquels la guilde millénaire dont il est le représentant est menacée. La pandémie de Covid-19 a eu des conséquences importantes comme pour  beaucoup de secteurs dans le pays. D’autant qu’en Inde ces petits artisans n'ont bénéficié d’aucun soutien des pouvoirs publics durant les divers confinements.

On tombe dans les maisons sur des métiers à tisser sans plus personne pour les faire fonctionner. Mais la menace qui pèse sur cette communauté musulmane de Varanasi est en fait plus profonde, selon Maqbool Hasan : "Nous sommes dans une compétition de plus en plus serrée avec la Chine, qui inonde le marché indien de saris industriels. Nous devons importer de la soie de Chine et les droits de douanes augmentent."

"Nous n’arrivons plus à vendre qu’aux riches familles, surtout hindoues. Mais dans le climat politique d’aujourd’hui, certains appellent à boycotter nos tissus car nous sommes musulmans."

Maqbool Hasan

Maqbool Hasan a créé plusieurs écoles pour les enfants de la communauté défavorisée des tisseurs, qui seraient plusieurs milliers à Varanasi. Une communauté qui a attiré l’attention d’Isabelle Moulin, muséographe française qui parcourt le monde pour former un réseau des villes de la soie et qui milite elle aussi pour la reconnaissance de ces savoir-faire. "En France, il ne reste qu’une poignée d’artisans qui savent se servir des métiers Jacquard, explique-t-elle. À l’heure du changement climatique, il est très important de préserver ces savoir-faire locaux et écologiques. Avec leurs cartes perforées fonctionnant selon un modèle binaire, ces métiers à tisser sont par ailleurs des ancêtres de l’informatique." Comme quoi en remontant les fils de la soie à Varanasi, on remonte aussi les fils de l’histoire.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.