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Quel message l'Eglise envoie-t-elle avec la canonisation de Jean-Paul II et Jean XXIII ?

Odon Vallet, historien des religions, revient pour francetv info sur le symbole représenté par la double canonisation qui se déroule dimanche 27 avril au Vatican.

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Propos recueillis par - Hervé Brusini
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 7 min.
Des affiches annoncent la cérémonie de canonisation de Jean XXIII et Jean-Paul II, à Rome (Italie), le 24 avril 2014. (FILIPPO MONTEFORTE / AFP)

Des centaines de milliers de fidèles, 150 cardinaux, un millier d'évêques et 6 000 prêtres du monde entier... Le monde catholique se donne rendez-vous, dimanche 27 avril, au Vatican où a lieu la canonisation des papes Jean XXIII et Jean-Paul II, en présence de 24 chefs d'Etat et de têtes couronnées mais aussi de représentants d'autres religions. La cérémonie, diffusée à la télévision et dans des cinémas du monde entier, se veut symbolique, associant deux papes très différents par leurs parcours et leur héritage. 

Pour francetv info, Odon Vallet, historien des religions et auteur notamment du Petit lexique des idées fausses sur les religions ou des Spiritualités indiennes, explique le message que souhaite envoyer le Vatican à travers cet évènement. L'universitaire revient également sur les critiques suscitées par la canonisation de Jean-Paul II. 

Francetv info : Pourquoi le Vatican a-t-il choisi de canoniser ensemble Jean XXIII et Jean-Paul II ? 

Odon Vallet : Cette décision tient, selon moi, à trois raisons. D'abord, cela permet de faire quelques économies. Ces cérémonies sont coûteuses. Or le pape François entend mettre de l'ordre dans les finances du Vatican. Ensuite, un tel événement permet d'avoir un impact médiatique plus important : les caméras de nombreuses chaînes de télévision seront braquées sur Rome ce dimanche. Probablement plus, d'ailleurs, que pour la messe de Pâques elle-même, qui s'est tenue la semaine dernière. Enfin, ce choix marque un souci d'équilibre entre un pape italien, et un autre qui ne l'est pas.

La question de la nationalité n'est pas le seul critère de cet équilibre. D'autres raisons, spécifiques au pontificat de chacun, peuvent-elles expliquer ce rapprochement ?

Ce sont deux papes de générations différentes. Jean XXIII, de son vrai nom Angelo Giuseppe Roncalli, ne dit plus grand chose aux moins de soixante ans. Il est vrai qu'il fut élu en 1958 et mourut en 1963. En revanche, Jean-Paul II qui fut pape de 1978 à 2005, est encore très connu de nos contemporains. En particulier, pour rester dans le registre des générations, de ceux qui ont participé aux Journées mondiales de la jeunesse. C'est lui qui les avait instaurées en 1983 et 1984, sous la forme d'un "jubilé international des jeunes", devenu par la suite les JMJ. [En 1997, elles s'étaient tenues à Paris avec plus d'un million de participants.]

Pour moi, le Vatican manifeste, par ce choix, un véritable souci d'équilibre entre deux figures de l'Eglise, deux étapes dans son histoire. L'un, Jean XXIII, a convoqué le concile Vatican II. C'était en 1962 et cela a profondément modifié et modernisé le visage de l'Eglise. Même s'il est mort avant d'avoir vu la fin du concile, dont les principales dispositions seront promulguées par Paul VI, c'est véritablement Jean XXIII qui a eu le mérite immense de provoquer tout cela. [Le concile Vatican II a notamment signé la reconnaissance de la liberté de conscience et de religion, l'abandon des messes en latin...]

Jean-Paul II, lui, est l'auteur d'une nouvelle évangélisation. Probablement plus conservatrice que celle menée par Jean XXIII mais aussi certainement plus tournée vers le monde entier. Alors que Jean XXIII n'a guère quitté l'Italie, Jean-Paul II a visité 129 pays. Il demeure le pape le plus populaire en Asie et en Afrique, vraisemblablement plus que l'actuel pape François sur ces continents. Malgré sa théologie conservatrice, il a séduit un grand nombre de jeunes. On a même parlé de "génération Jean-Paul II".

Dans la procédure de canonisation, figurent deux conditions : que la vie du pape constitue un modèle (c'est ce qu'on appelle la reconnaissance de "vertus héroïques") et le constat de deux miracles survenus peu après le décès du pape. Qu'en est-il pour Jean-Paul II et Jean XXIII ?

En réalité, dans le cas des deux papes, les procédures ont été légèrement modifiées. Pour Jean XXII, il manquait, semble-t-il, un miracle. [Seule fut reconnue miraculeuse la guérison soudaine d'une religieuse italienne qui souffrait d'une tumeur à l'estomac.] Mais le pape a le droit de passer outre. C'est ce que fit Jean-Paul II en béatifiant Jean XXIII en 2000.

Dans le cas de Jean-Paul II, on se souvient qu'au moment de ses obsèques [en 2005], une partie de la foule demandait à ce qu'il soit fait "santo subito". Autrement dit, qu'il soit déclaré saint à l'instant. Mais on s'est soumis à la procédure régulière, même si l'enquête diocésaine a commencé avant les cinq ans suivant la mort comme pour mère Thérésa. Ce qui constitue une dérogation à la règle générale. Tout est allé assez vite. En 2009, Benoit XVI signait le décret qui attestait des "vertus héroïques" de son prédécesseur. Rappelons que certains saints ont pu attendre bien plus longtemps : par exemple, il a fallu cinq siècles pour aboutir à la canonisation de Jeanne d'Arc. Concernant les miracles, la guérison de la maladie de Parkinson d'une sœur française juste après sa mort fut considérée comme telle.

Mais, les progrès de la médecine étant là, il y a de moins en moins de guérisons reconnues comme miraculeuses. Il ne faut donc pas se focaliser sur les miracles. A mon sens, il faut davantage se pencher sur la question des "vertus héroïques". Les saints sont traditionnellement des exemples ou des modèles. Et sur ce plan, un problème est en train d'apparaître pour Jean-Paul II.

Pourquoi est-ce que la canonisation de Jean-Paul II suscite la polémique ?

Ce qui pose question, c'est notamment sa position concernant les prêtres abuseurs d'enfants. Un an avant sa mort, il avait encore reçu un religieux mexicain, qui était proche de lui, le père Marcial Maciel Degollado. Ce religieux a été accusé d'actes pédophiles. En 2010, après sa disparition, la Légion du Christ, congrégation à laquelle il appartenait, reconnut la véracité et la gravité des faits. On découvrit par ailleurs qu'il menait une double vie avec femmes et enfants. Le Saint-Siège alla jusqu'à parler d'une "vie sans scrupule et d'une absence de sentiment religieux authentique". Benoit XVI y fit allusion lui-même avant d'être élu pape lors du chemin de croix en 2005. Le moins que l'on puisse dire, c'est que tout cela fait désordre. Et en ce moment, cette affaire est mise en avant. A l'époque, Jean-Paul II affirmait qu'il s'agissait de rumeurs propagées par les communistes. En fait, il avait bel et bien des dossiers sur des prêtres pédophiles qu'il n'a jamais ouverts.

Autre constat, Jean-Paul II n'a pas réformé l'Eglise. C'est un peu pour cela que Jean XXIII fait contrepoids car, avec le concile de Vatican II, il a réformé l'église. Il est vrai que Jean-Paul II était tout le temps en voyage : il a mené un travail d'évangélisation sur les cinq continents, alors on peut comprendre qu'il ne pouvait pas être au four et au moulin, comme on dit. Par voie de conséquence, l'indispensable travail de réforme n'a pas été fait, surtout sur le plan financier, qui est l'autre gros problème. C'est son successeur, Benoit XVI, qui a dû s'y atteler. Mais il n'avait plus l'âge, ni les forces physiques. Alors, les cardinaux ont demandé au pape François de se consacrer à cette tâche. Au bout du compte, l'Eglise a pris trente ans de retard.

En définitive, avec cette double canonisation, quel message l'Eglise entend-elle envoyer ?

L'Eglise met l'accent sur le concile, les changements toujours nécessaires, avis aux quelques disciples de monseigneur Lefebvre qui refusent encore les réformes apportées par le concile Vatican II. Cela souligne aussi l'évangélisation indispensable du monde entier telle que l'a réalisée Jean-Paul II et notamment auprès des jeunes. Donc, en interne comme en externe, le message est assez équilibré. D'autant qu'il est porté par François qui est plus populaire qu'aucun pape en Europe et en Amérique.

Ce dimanche, on verra au Vatican quatre papes sur la place Saint-Pierre avec l'affichage des portraits des deux canonisés mais aussi la présence de Benoît XVI. C'est une première ?

La présence de Benoit XVI n'a pas été officiellement confirmée mais elle est très probable. En réalité, il ne restera certainement pas durant la totalité de la cérémonie parce qu'il est très fatigué. Mais oui, c'est un symbole fort que ces quatre papes soient réunis. A travers eux, on rassemble toute la famille : les grands-parents avec Jean XXIII, les parents avec Jean-Paul II, et puis les générations actuelles avec Benoit XVI et Francois. Ce sont des personnalités toutes différentes, avec des styles distincts. Mais attention, ne nous trompons pas : s'il y a des éléments de changement fort sur le plan pastoral, sur le plan doctrinal, c'est la continuité qui reste la plus notable. Certains risquent d'ailleurs d'être déçus par le pape François qui, sur le plan théologique, est finalement assez conservateur, quoique très novateur sur le plan pastoral. Au Vatican, ce dimanche, on verra bien quatre papes, quatre exemples, différents sur la forme, mais assez semblables sur le fond.

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