Elections législatives en Russie : on vous explique pourquoi le scrutin qui se termine ce dimanche semble joué d'avance

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Une femme vote pour les élections législatives, à Khabarovsk, dans l'extrême-orient russe, le 17 septembre 2021. (DENIS DMITRIYEV/TASS/SIPA USA/SIPA / SIPA USA)

Malgré une faible popularité, le Kremlin s'est quasiment assuré une victoire au Parlement en empêchant des centaines d'opposants à se présenter.  

Les résultats des élections législatives russes ne sont pas attendus avant la clôture des bureaux de vote, dimanche 19 septembre, et pourtant l'issue est quasiment connue d'avance. Le Kremlin a en effet écarté tous les concurrents les plus dangereux pour assurer à son parti, Russie unie, la majorité des sièges à la Douma.

Quelque 108 millions de Russes sont tout de même appelés aux urnes, entre vendredi 17 et dimanche 19 septembre, pour élire les 450 députés de la chambre basse du Parlement. Franceinfo vous explique pourquoi ces élections devraient couronner Russie unie, le parti de Vladimir Poutine.

Parce que les candidats ont été "présélectionnés" par le Kremlin

Les pronostics sont formels avant même la fin du scrutin : Russie unie, le parti du pouvoir, va l'emporter. Le Kremlin, qui détenait déjà une majorité de sièges à la Douma, s'est appliqué à éliminer toute la concurrence "jugée dangereuse", explique Anna Colin, spécialiste de la Russie.

"Pendant plusieurs mois, le pouvoir a filtré administrativement l'opposition qui pourrait lui être nuisible."

Anna Colin, maîtresse de conférence à l'université Paris-Nanterre

à franceinfo

Ainsi, la justice ou les commissions électorales ont interdit des centaines de candidats jugés indésirables, dont ceux qui soutiennent une des principales figures de l'opposition, Alexeï Navalny.

Pourtant, le parti Russie unie a tout de même fait campagne pour convaincre ses électeurs, en raison d'une faible popularité dans les sondages. "Le pouvoir a mis en avant de grandes figures du parti, chargées de défendre la politique du gouvernement", explique à franceinfo Françoise Daucé, directrice d'études à l'EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales). Parmi les personnalités les plus emblématiques se trouvent les très populaires Sergueï Lavrov et Sergueï Choïgou, respectivement ministres des Affaires étrangères et de la Défense et dont les visages trônent sur d'immenses affiches à Moscou. L'institut Vtsiom (le principal institut de sondage contrôlé par l’État) leur confère 70% d'opinions favorables.

Le Kremlin a aussi réussi à lancer des candidatures issues de la société civile. Notamment celle de Denis Protsenko. Ce chef d'un grand hôpital moscovite a été le visage de la lutte contre le Covid-19. Approché pour être candidat, il a d'abord refusé. Mais Vladimir Poutine l'a finalement personnellement appelé. Le médecin a fini par accepter et s'est lancé dans la campagne.

Parce que l'opposition est muselée

Après le grand ménage du Kremlin, quelques candidatures anecdotiques ou appartenant à des formations accomodantes avec le pouvoir ont été autorisées à se présenter. Parmi elles, celles des candidats de partis d'opposition qui restent "loyaux au pouvoir et qui ont déjà des sièges au Parlement", assure à franceinfo Anna Colin. Car depuis vingt ans, il n'y a que trois formations dans l'opposition parlementaire : les communistes, les nationalistes du LDPR et les centristes de Russie juste. "Leurs députés au Parlement votent en conformité avec les partis au pouvoir", précise Anna Colin. A noter tout de même que les communistes (KPRF), d’habitude mesurés envers le pouvoir, sont cette fois-ci très combatifs. Ainsi, le KPRF se retrouve quasiment seul en mesure de capter le vote protestataire aux élections législatives.

Toujours dans l'opposition, de rares candidatures anti-pouvoir ont été tolérées par les comités électoraux. 

"Le pouvoir espère ainsi faire croire à un pluralisme de façade, mais en réalité, ils savent que ces opposants ont une chance infime de gagner."

Françoise Daucé, directrice d'études à l'EHESS

à franceinfo

Par exemple, Andreï Pivovarov fait campagne depuis sa prison de Krasnodar, où il est détenu depuis mai, accusé d'avoir collaboré avec une organisation interdite liée à l'oligarque déchu Mikhaïl Khodorkovski.  

Parce que même sur les réseaux sociaux, l'opposition subit l'offensive de Moscou

Vendredi 17 septembre, après plusieurs jours de pression sur les plateformes de téléchargement de Google et d'Apple, le Kremlin a finalement obtenu la suppression de l'application créée par l'équipe d'Alexeï Navalny pour peser sur la campagne. Depuis sa prison, où il est incarcéré depuis son arrestation à son retour en Russie mi-janvier, l'opposant a appelé ses sympathisants à voter "intelligent", en soutenant les candidats les mieux placés face à Russie unie. Son camp, exclu du scrutin, avait publié une liste de suggestions de candidats pour qui voter, sur une application conçue pour l'occasion. 

On y trouve principalement des candidats du Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF). L'initiative du camp Navalny et son succès n'ont pas manqué d'irriter Moscou, qui a multiplié les offensives contre ce vote qualifié "d'extrémiste". 

Après la mise en ligne de l'application, le pouvoir a aussitôt accusé les géants d'internet de s'immiscer dans ses affaires en refusant de supprimer des contenus qu'il juge illégaux, allant jusqu'à signifier sa colère à l'ambassadeur américain. Des représentants d'Apple et Google ont en outre été convoqués, jeudi, devant une commission de la chambre haute du Parlement, le Conseil de la Fédération.

Après la disparition de l'application, les opposants anti-système ont reproché à Apple et à Google de capituler sous les pressions du pouvoir. Leonid Volkov, responsable exilé de l'opposition, les a pour sa part accusés de "céder au chantage du Kremlin". "On peut douter de l’efficacité de la stratégie du camp Navalny, mais l’intérêt même pour ce type d’idées montre qu'il y a des humeurs contestataires", assure Françoise Daucé.

"Depuis 2003, soit depuis presque vingt ans, aucun candidat indépendant n'a remporté une victoire aux élections à la Douma", a rappelé Alexeï Navalny mercredi dans un message publié sur ses réseaux sociaux, en appelant ses partisans à un vote utile. 

Parce que les fraudes sont largement facilitées

Lors de ce scrutin, la fraude semble plus aisée que jamais. D'abord parce que les bureaux de vote restent ouverts pendant trois jours, un fait rare en Russie. Officiellement, c'est pour éviter l'engorgement dans les bureaux, alors que le pays est toujours plongé dans la crise sanitaire liée au Covid-19. Mais pour certains observateurs, c'est surtout l'occasion de frauder plus facilement. "En trois jours, les occasions de bourrer les urnes sont plus nombreuses", résume Anna Colin.

Le pouvoir a aussi posé des freins à l'observation électorale. La Russie a notamment fermé la porte à l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), en prétextant là encore des raisons sanitaires. "L'organisme a été autorisé à envoyer seulement quelques dizaines d'observateurs en Russie, ce qu'il a jugé dérisoire et il a finalement renoncé", développe Françoise Saucé.

Enfin, les autorités ont supprimé, début août, les webcams qui, depuis plusieurs années, filmaient le processus électoral dans chaque bureau de vote et dont les images étaient accessibles à tout citoyen. Le dispositif avait été mis en place après le mouvement de contestation de 2011-2012. "Il permettait d'endiguer le bourrage d’urnes et mettait en lumière de nombreuses fraudes", explique Anna Colin.

Plus insidieusement, dans l’une des circonscriptions de Saint-Pétersbourg, pour tromper les électeurs du candidat d’opposition Boris Vichnevski, deux autres candidats ont changé leurs noms pour prendre le sien. Tout en arborant la même apparence physique que lui sur les affiches de campagne, avec notamment une barbe. 

Face à cette mascarade révélée par le candidat sur les réseaux sociaux, la présidente de la Commission centrale électorale s'est montrée impuissante. Les sosies sont donc bien candidats.

Parce que ces élections mobilisent peu les électeurs

L'un des enjeux principaux de ces élections législatives est le taux de participation. "Les électeurs se désintéressent de ces élections qui ont une moindre importance en comparaison des élections locales par exemple, explique Françoise Daucé. D'autant que Russie unie fait face à une impopularité grandissante, sur fond de scandales de corruption et de baisse du niveau de vie, notamment dans la classe populaire."

Dans ce contexte, Vladimir Poutine a appelé, jeudi, dans une allocution, ses concitoyens à faire preuve de "patriotisme", en allant aux urnes. Le pouvoir a également tout fait pour mobiliser l'électorat loyaliste de Russie unie, en organisant notamment des tombolas pour les votants, avec appartements et voitures à gagner. "Ce procédé classique vise à attirer un électorat âgé et qui n'est pas dans l'opposition", estime Anna Colin. Pour l'électorat "urbain et plus jeune", qui n'est pas acquis à la cause de Russie unie, le pouvoir n'a pas cherché à faire campagne.

"La faible participation parmi les jeunes urbains permet au pouvoir de se protéger contre un vote protestataire."

Anna Colin, maîtresse de conférence à l'université Paris-Nanterre

à franceinfo


Toujours dans l'objectif de faciliter l'accès aux urnes, dans près de sept régions, le vote électronique est proposé pour la première fois. "Là, tout nous échappe, on ne sait pas comment seront comptés les votes et si cela facilitera le gonflement des votes ou non", explique Anne Colin. 

Un autre levier pour doper la participation repose sur le vote des fonctionnaires. Dans les services publics, les pressions pour se rendre aux urnes sont importantes. "Vendredi, les élections se sont déroulées pendant les heures de bureau, les employeurs peuvent dans certains cas demander la preuve du vote, sous peine de sanction", observe Françoise Daucé.

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