Manifestations en Russie : l'opposant Alexeï Navalny veut démontrer qu'on a "étouffé l'opposition et la vie politique"

Selon la spécialiste de la Russie Cécile Vaissié, les manifestations en Russie sont le signe d'une volonté de changement de la part d'une grande partie de la jeune génération du pays.

Des manifestations anti-Poutine sont organisées dimanche en Russie. Ci-contre, l\'opposant russe Alexeï Navalny apporte des boîtes remplies de signatures le 24 octobre 2017 pour se présenter à l\'élection présidentielle.
Des manifestations anti-Poutine sont organisées dimanche en Russie. Ci-contre, l'opposant russe Alexeï Navalny apporte des boîtes remplies de signatures le 24 octobre 2017 pour se présenter à l'élection présidentielle. (DMITRY SEREBRYAKOV / AFP)

Alors que l'élection présidentielle en Russie aura lieu le 18 mars prochain, le principal opposant à Vladimir Poutine, Alexeï Navalny, déclaré inéligible en raison d'une condamnation qu'il estime orchestrée par le Kremlin, appelle les Russes à manifester dimanche 28 janvier dans tout le pays. Un mouvement qui n'empêchera pas la réélection de Vladimir Poutine, mais qui permet de parler à la "génération Navalny", estime dimanche sur franceinfo la spécialiste de la Russie Cécile Vaissié, professeure en études russes et soviétiques à l'Université Rennes 2.

franceinfo : Cette présidentielle russe est-elle une supercherie, comme le dénonce Alexeï Navalny ?

Cécile Vaissié : Je crois qu'on peut le dire. Tout a été orchestré, tout le monde le sait. Le 18 mars prochain c'est Vladimir Poutine qui sera réélu, ne serait-ce que parce qu'on ne laisse accéder aux élections que les gens qui ont l'accord de l'administration présidentielle. On veut donner l'impression qu'il y a une élection démocratique, avec différents candidats. Mais en fait, on se rend compte que même Poutine ne fait pas une réelle campagne. Il ne participe pas à des débats, il ne va pas sur le terrain et on dit aux Russes que "de toute manière, il n'y a personne d'autre que Poutine". Alexeï Navalny, lui, veut démontrer exactement le contraire. Il veut démontrer que s'il n'y a personne d'autre, c'est parce que depuis plusieurs années on a étouffé l'opposition et la vie politique dans ce pays.

Ces manifestations peuvent-elles changer la donne?

Ça ne va rien changer au résultat du 18 mars et Alexeï Navalny le dit lui-même, on sait que Vladimir Poutine va être élu. En revanche, là où ça change les choses, c'est qu'on a pu voir, depuis des années, monter ce qu'on peut appeler une "génération Navalny". C'est-à-dire une génération de très jeunes, de gens qui ont de 15-16 ans à 25-30 ans, des gens qui n'ont pas connu l'Union soviétique, qui sont très sensibles au discours d'Alexeï Navalny, qui est assez simple : "Nous sommes un pays avec des ressources naturelles, comment se fait-il que l'on vive tellement moins bien qu'en France ou en occident ? C'est la preuve que le pays est mal géré, c'est la preuve que les gens qui sont au pouvoir se servent". Cette génération entend ce discours. Les signaux économiques sont extrêmement inquiétants, y compris venant de gens proches du pouvoir, et du coup ce discours est entendu.

Le pouvoir russe n'a-t-il pas intérêt à laisser l'opposition se réunir, pour montrer qu'il existe un semblant de vie démocratique dans ce pays ?

Il a intérêt en effet à montrer un semblant de vie démocratique, il n'empêche qu'on voit des arrestations à chaque manifestation. Il y a deux ou trois jours, une jeune femme a été condamnée à cinq jours de prison parce qu'elle essayait d'organiser une manifestation à Oufa en Bachkirie. La pression est extrêmement forte sur ces jeunes. Bien sûr que le pouvoir aurait intérêt à autoriser l'expression de ces jeunes, qui sont une énergie, qui sont une force de changement et d'activité dans le pays. Mais on peut craindre tout une vague d'arrestations aujourd'hui.

N'y a-t-il pas, tout de même, une majorité de Russes qui soutiennent Vladimir Poutine?

Il y a beaucoup de Russes qui ne soutiennent pas forcément Vladimir Poutine, mais qui ont une peur panique de tout changement. Il y a eu un sondage récent dans lequel on demandait aux Russes s'ils souhaitaient du changement ou de la stabilité. Jusqu'à présent, les Russes - qui ont eu un XXe siècle effroyable - répondaient qu'ils voulaient de la stabilité. Mais en quelques mois, il y a eu un bond de 10 points de gens qui disent que maintenant il faut des changements. Ça ne veut pas dire qu'il y a une révolution, mais ça veut dire sans doute des changements souhaités en Russie. Car aujourd'hui ce pays est dans l'impasse.