Proche-Orient : comment expliquer le regain de violences entre Palestiniens et Israéliens depuis un mois ?

Affrontements sur l'esplanade des Mosquées de Jérusalem, usage de roquettes, vague d'attentats... La situation s'est tendue entre Israël et les territoires palestiniens ces dernières semaines.

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Des manifestants palestiniens affrontent la police israélienne dans l'enceinte de la mosquée Al-Aqsa de Jérusalem, le 22 avril 2022. (AHMAD GHARABLI / AFP)

Jets de pierres contre tirs de balles en caoutchouc. De nouveaux affrontements ont éclaté entre policiers israéliens et manifestants palestiniens, vendredi 22 avril, sur l'esplanade des Mosquées de Jérusalem. Le dernier bilan a fait état d'une soixantaine de blessés, dont deux grièvement, selon le Croissant-Rouge palestinien. La situation est particulièrement tendue dans cette partie de la Vieille Ville, troisième lieu saint de l'islam et site le plus sacré du judaïsme. Le troisième vendredi du mois sacré musulman du ramadan coïncide cette année avec la fin des célébrations de Pessah, la Pâque juive.

Au cours de la dernière semaine, plus de 200 personnes, majoritairement des Palestiniens, ont été blessées lors de heurts à l'intérieur et autour de l'esplanade. La présence pendant le ramadan de nombreux juifs – qui peuvent visiter le lieu sous certaines conditions et à des heures précises sans y prier, d'après le statu quo en vigueur – et le déploiement sur place de forces policières sont perçus par des Palestiniens comme un geste de "provocation".

La crainte d'une escalade militaire

En réponse, des groupes armés palestiniens ont effectué des tirs de roquette depuis la bande de Gaza vers Israël, qui a répliqué par des frappes aériennes – les premières depuis des mois – sur cette enclave palestinienne d'un peu plus de 2 millions d'habitants. De quoi faire craindre une escalade militaire sur fond de tensions liées aux lieux saints à Jérusalem. En mai 2021, des affrontements entre forces israéliennes et manifestants palestiniens pendant le ramadan à Jérusalem, notamment sur l'esplanade des Mosquées, avaient mené à une guerre meurtrière de onze jours entre le Hamas, au pouvoir à Gaza, et l'armée israélienne.

Ces nouvelles violences sur fond de célébrations religieuses interviennent après une vague d'attentats en Israël ces dernières semaines. Ces attaques au couteau, à la voiture bélier ou à l'arme à feu, dont une menée en plein centre-ville de Tel-Aviv le 7 avril, ont fait 14 morts depuis fin mars en Israël. Les forces israéliennes ont depuis eu carte blanche pour "vaincre la terreur", engageant notamment des opérations en Cisjordanie, territoire palestinien occupé. Bilan côté palestinien : plus d'une vingtaine de morts, dont des assaillants des attaques terroristes.

Une "occupation" israélienne expansive

Cette intervention militaire israélienne fait redouter un embrasement général dans les Territoires palestiniens. Chaque nuit, des groupes de Palestiniens attaquent l'armée, qui riposte avec des tirs à balles réelles. "C'est un scénario malheureusement classique qui revient à intervalles réguliers pour des raisons qui sont toujours les mêmes", observe Jean-Paul Chagnollaud, professeur de sciences politiques à l'université de Cergy-Pontoise, et spécialiste de la question palestinienne. "La réalité, c'est qu'il faut en finir avec l'occupation" israélienne, ajoute-t-il.

"Nous sommes dans une situation d'occupation, Jérusalem est inclus, avec un développement massif de la colonisation depuis au moins vingt ans."

Jean-Paul Chagnollaud

à franceinfo

Israël contrôle la Cisjordanie et Jérusalem-Est depuis 1967. Quelque 700 000 colons juifs vivent actuellement dans ces deux secteurs, dans des colonies considérées comme illégales par des lois internationales. Fin mars, le rapporteur spécial de l'ONU sur la situation des droits de l'homme dans les Territoires palestiniens occupés, Michael Lynk, a qualifié d'"apartheid" le système mis en place par Israël, avec "des routes séparées, de hauts murs et des postes de contrôle omniprésents".

Un "vide politique" des deux côtés

Dans ce contexte de "frustration et de désespérance" côté palestinien, "vous aurez forcément des séquences meurtrières de ce genre qui reviendront en boucle", reprend Jean-Paul Chagnollaud. Pour Frédéric Encel, docteur en géopolitique, auteur des Voies de la puissance : Penser la géopolitique au XXIe siècle (Ed. Odile Jacob), "nous sommes dans le syndrome de la première intifada", déclenchée en décembre 1987 par "un banal accident de la route à Gaza". "On peut toujours trouver des étincelles, observe le spécialiste. En toile de fond, il y a une très grande vacuité. C'est le vide du politique."

Côté israélien, le Premier ministre, Naftali Bennett, successeur de Benyamin Nétanyahou, joue les équilibristes pour maintenir sa coalition hétéroclite au pouvoir, composée de députés de droite, de gauche, du centre et, pour la première fois, d'une formation de la minorité arabe. "Cette coalition n'existe que dans la mesure où elle a pris l'engagement de ne pas modifier le statu quo sur la question palestinienne", analyse Frédéric Encel.

Côté palestinien, les élections qui devaient se tenir en mai 2021 – les premières en quinze ans –, ont été annulées, au motif que la tenue du scrutin n'était pas "garantie" à Jérusalem-Est. Elles devaient sceller un projet de "réconciliation" entre le parti laïc Fatah de Mahmoud Abbas et les islamistes du Hamas. Entre cette "division" historique et "une perte abyssale de légitimité de l'autorité palestinienne" auprès de sa population, Jean-Paul Chagnollaud dépeint une "situation où tous les acteurs sont faibles. Il n'y a rien de pire dans une situation aussi grave que le conflit israélo-palestinien".

Une situation éclipsée par le conflit en Ukraine

Le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, s'est dit "profondément préoccupé par la détérioration de la situation à Jérusalem" et "est en contact avec toutes les parties afin de réduire les tensions, d'empêcher les actions et la rhétorique incendiaires". Reste que la communauté internationale est actuellement davantage mobilisée par la guerre en Ukraine et le risque d'internationalisation du conflit. "Je ne vois pas par quel miracle un processus de paix pourrait être relancé. Les Etats-Unis, qui demeurent la seule puissance capable de l'impulser, sont loin de ça", juge Frédéric Encel, évoquant un président américain "affaibli" en interne et "occupé par la crise en Ukraine".

"Le conflit israélo-palestinien a été relégué au statut de contentieux local."

Frédéric Encel

à franceinfo

La dernière tentative américaine dans la région, les accords d'Abraham, est un "clou planté dans l'espoir palestinien", poursuit l'essayiste. Ce plan de Donald Trump pour le Proche-Orient, présenté en janvier 2020, prévoyait notamment l'annexion par Israël de pans de la Cisjordanie. Ce projet a finalement été suspendu par l'Etat hébreu l'été dernier, à la faveur d'un accord de normalisation de ses relations avec plusieurs pays du Golfe, dont les Emirats arabes unis. Cette reconnaissance d'Israël par ces pays aggrave "l'isolement des Palestiniens", selon Jean-Paul Chagnollaud. Le directeur de la revue Confluences Méditerranée rappelle que la dernière résolution votée à l'unanimité par le Conseil de sécurité de l'ONU pour condamner la colonisation israélienne date de 2016 et n'est toujours pas appliquée. "Elle donnait pourtant toutes les clés d'une solution possible."

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