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Photo du corps d'un petit réfugié syrien: «Un aiguillon dans notre conscience»
La photo a fait la une de plusieurs journaux européens et provoque l'indignation sur les réseaux sociaux. Elle montre le corps sans vie d'un petit Syrien sur une plage de Turquie. Le cliché incarne le drame de l'exil des réfugiés qui fuient la guerre en Syrie. Entretien avec Alain Mingam, lauréat du Word Press Photo et président du prix photo de l’Agence française de développement.
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Qu’est-ce que vous avez ressenti en voyant cette photo du corps du petit Aylan Kurdi sur la plage turque de Bodrum?
Je me suis d’abord dit qu’elle était plus que jamais utile compte tenu de notre accoutumance aux images malheureusement dramatiques sur l’immigration. J’étais très sensible au fait qu’elle allait – je l’espérais et c’est le cas aujourd’hui quand on voit les différentes publications –, réveiller les consciences, nous faire sortir de ce confort moral dans lequel nous sommes. Il faut essayer de comprendre pourquoi cet enfant est décédé. Ensuite, et c’est lié à l’histoire de la photographie, il n’y a aucune suresthétisation de l’image. La photo se suffit à elle-même. La simplicité du cadrage donne la mesure du terrible sort de cet orphelin de l’Histoire venu s’échouer sur cette plage. Ce cliché appartient désormais à l’histoire de la photographie.
Cette photo tragique fait penser à d'autres images, mettant en scène des enfants, qui ont marqué l'opinion. Lesquelles vous viennent à l'esprit?
Cette photo est désormais l’une des balises tragiques, non seulement de l’histoire de la photographie, mais aussi de la grande Histoire du monde. Tout comme celle de la petite fille brûlée au napalm. C’est la photo de Nick Ut qui a réveillé les consciences américaines face à la guerre du Vietnam. Elle a permis à l’opinion publique de peser sur la vie politique pour en changer le cours et accélérer la fin de la guerre. Aujourd’hui, personne ne le conteste.
Je pense aussi à ce cliché de Francisco Zizola qui a remporté le Word Press Photo (1996). On y voit une petite fille, qui a sauté sur une mine en Angola, tenant dans ses bras un baigneur blanc. Et à côté d’elle, se trouve un gamin sur ses béquilles… Il y a également la photo de Pablo Bartholomew qui était avec moi à l’agence Gamma. Elle sort au moment de l’explosion de l’usine chimique d’Union Carbide à Bhopal, en Inde. On y voit cet enfant, qui a les yeux ouverts, enterré vivant sous le poids des décombres. L'image avait fait la une de plusieurs magazines.
Cela fait penser à la petite Omayra, prisonnière de la boue en Colombie après une catastrophe naturelle, qui est morte sous les yeux des journalistes…
J’avais envoyé un photographe et nous avions suivi cela de près. La presse avait été alors accusée de la laisser mourir. Mais la petite Omayra (un cliché du photographe français Franck Fournier la représentant a remporté le Word Press Photo) avait répondu en tenant des propos extraordinaires sur une télévision espagnole. Elle disait en substance aux journalistes : «Tant que vous êtes là, j’ai l’espoir de vivre.» J’avais participé à un numéro des Dossiers de l’écran sur ce thème où on avait fait état du fait que, nous les journalistes, photographes et cameramen, étions des vautours.
En parlant de vautour, une autre photo a marqué l’opinion publique…
Celle de l’enfant avec le vautour qui attend derrière lui. Elle a été prise par Kevin Carter au moment de la famine au Soudan en 1993. Il avait obtenu le prix Pulitzer pour cette image. On avait d’ailleurs dit que c’était la raison de son suicide. Non, mais prendre ce cliché l’avait beaucoup perturbé. Je sais tout le poids qu’a eu cette image, à l’instar de celles de Sebastiao Salgado sur la famine en Ethiopie et en Somalie. Il y a cette photo, prise en Irak par Jean-Marc Bouju dans un centre de détention; où un père avec un sac noir sur la tête, à qui les Américains ont enlevé les menottes, essaie de consoler son enfant derrière les barbelés. C’est encore un cliché extraordinaire parce qu’il touche un point essentiel. Quand on fait une lecture immédiate de l’image, on échappe à la caricature et à la stigmatisation. Tous les immigrés aujourd’hui ne sont pas des terroristes. Ils ont des raisons nobles de fuir les horreurs de la guerre. Tous les reportages le démontrent. Il faut vraiment que la presse publie cette image. Les Belges l’ont fait, la presse anglaise l’a beaucoup fait...
Les journaux français beaucoup moins. Pourquoi ?
Peut-être parce que certains l’ont zappée, qu’ils ne l’ont pas vue, qu’ils n’étaient pas sur le fil ou qu’ils n’étaient pas abonnés à l’agence qui a pris le cliché. L’image n’était peut-être pas tout de suite disponible sur le fil de l’AFP, ça peut arriver. Mais aujourd’hui, il y a une responsabilité éditoriale, déontologique qui engage les directeurs de journaux à publier cette photo dans son intégralité. C’est ce qu’ont fait les Anglais. Il ne faut pas que nous, la presse, nous écartions cette cruelle réalité. Nous sommes là au cœur du photojournalisme. Sans lui, il n’y a pas de démocratie. Si demain, nous n’avions que des photos de propagande, comment les citoyens pourraient-ils agir par le biais de nos démocraties, de notre vote pour sanctionner l’indifférence, la lâcheté ?
Pour vous, ces photos choc changent-elles vraiment la donne?
Oui, parce qu’elles constituent un aiguillon dans notre conscience. Cette inflation, ce tsunami d’images, que l'on a constaté ces dix dernières années, concourent à une sorte de banalisation qui fait que, tout d’un coup, une photo est nécessaire pour nous faire sortir de notre torpeur. C’est l’image, qui va au-delà de la vidéo, qui arrête le temps et nous met face à la réalité d’un enfant qui perd la vie en fuyant la guerre avec sa famille.
Nous avons vu d’autres photos mettant en scène le drame des migrants et des réfugiés. Celles représentant des enfants dans des conflits ont-elles plus de pouvoir pour éveiller les consciences ?
Il y a eu des manipulations dans l’Histoire où des clichés ont servi à la propagande. On l’a vu, par exemple, avec Saddam Hussein en Irak, quand des enfants ont été utilisés pour provoquer la commisération ou l’empathie à des fins politiques. Il y a aussi la possibilité de manipuler par la légende. Mais quand la photo parle d’elle-même, on n’a pas besoin de légende. Ici, elle est signifiante, dirait Roland Barthes, et évite ainsi toute récupération politique.
Vous avez évoqué le lien que l’on a fait entre le suicide de Kevin Carter et sa photo. Vous avez été également confronté à une situation difficile en photographiant un homme qui allait être exécuté en Afghanistan (le reportage a remporté le World Press Photo en 1981). Dans quel état se trouve-t-on quand on prend ce type de clichés?
La posture est très simple : il faut d’abord donner l’information. C’était une histoire entre Afghans : un traître avait été dénoncé par ses compatriotes afin de lutter contre l’occupation de leur pays. Avec Patrick Forestier de Match qui était avec moi, nous avons de manière spontanée pris la même décision : celle de couvrir l'évènement. Après, nous décidions si oui ou non l’image serait diffusée. Il m’est arrivé de refuser de donner des photos à mon agence parce que je les estimais contraires à mon éthique personnelle et à la déontologie. Cependant, si j’avais été face à cette photo sur la plage, je me serais empressé de la diffuser.
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