Quand le Royaume-Uni anticipait une troisième guerre mondiale

Les autorités britanniques ont révélé, jeudi, un projet de discours rédigé en 1983, qui devait être prononcé par la reine Elizabeth II en cas de guerre nucléaire.

La reine Elizabeth II, le 15 juin 1983, à Londres (Royaume-Uni), lors du \"salut aux couleurs\", une parade militaire annuelle célébrant l\'anniversaire du souverain britannique.
La reine Elizabeth II, le 15 juin 1983, à Londres (Royaume-Uni), lors du "salut aux couleurs", une parade militaire annuelle célébrant l'anniversaire du souverain britannique. (REX/SIPA)

Cela aurait pu devenir "le discours d'une reine". Les autorités britanniques ont rendu public, jeudi 1er août, un discours solennel écrit en mars 1983 (en anglais) et destiné à être prononcé par la reine Elizabeth II en cas de troisième guerre mondiale. Dans le contexte de la guerre froide, le gouvernement de Sa Majesté avait planché sur une possible guerre nucléaire et constitué un dossier de 320 pages pour s'y préparer.

"Les dangers qui nous font face aujourd'hui sont plus importants, et de loin, qu'à n'importe quel autre moment de notre longue histoire", indique le discours de deux pages, déclassifié au terme du délai légal de trente ans. "La folie de la guerre se propage une fois de plus dans le monde et notre brave patrie doit de nouveau se préparer à survivre face à l'adversité". Tels sont les mots que devait prononcer la reine en cas de conflit déclaré, plus de quarante ans après le célèbre discours de son père, en 1939, au début de la seconde guerre mondiale.

S'il n'a finalement jamais été utilisé, le discours de 1983 apporte un nouvel éclairage sur les coulisses de la guerre froide. Il lève le voile sur les craintes britanniques face à une éventuelle attaque nucléaire de l'Union soviétique, qui aurait pu faire 33 millions de victimes en Grande-Bretagne, estime Londres. A cette époque, l'ambassadeur du Royaume-Uni à Moscou s'inquiétait des déclarations véhémentes du Parti communiste soviétique, relève Le Figaro. Et les services britanniques avaient bien conscience que l'ennemi ne serait plus le soldat ni l'avion, "mais la puissance mortelle de l'abus de technologie", en l'occurrence le nucléaire.

"En 1983, cela faisait plus de vingt ans que l'on vivait dans l'angoisse d'une guerre cataclysmique", rappelle à francetv info Sabine Dullin, professeure d'histoire contemporaine à l'université de Lille 3. Le paroxysme avait été atteint en 1962, lors de la crise des missiles à Cuba. Mais le dossier britannique déclassifié jeudi montre qu'une certaine crainte a subsisté jusque dans les dernières années de la guerre froide.

Reagan et l'Empire du mal

Pourquoi les Britanniques ont-ils envisagé un tel scénario en 1983 ? "La période de Détente, entamée après 1962, s'était délitée depuis la fin des années 1970, avec l'invasion soviétique de l'Afghanistan et le redéploiement des missiles de l'URSS en Europe", note l'historienne. "De plus, la relance du bouclier antimissile par Ronald Reagan et ses propos sur 'l'Empire du mal' ont pu faire ressurgir l'idée qu'on ne s'en sortirait jamais, et donc qu'une troisième guerre mondiale pouvait éclater."

De là à découvrir des discours similaires dans d'autres pays, Sabine Dullin s'interroge. Mais elle reconnaît toutefois que "les historiens ont jusque-là peu évalué ce genre de préparatifs à une troisième guerre mondiale". Toujours est-il que les craintes ont pu être rapidement levées : dès 1984, la Première ministre Margaret Thatcher rencontrait le futur dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev et sentait le vent tourner, voyant en lui "un homme avec qui on peut travailler".