Guerre en Ukraine : deux Russes présentés comme des anciens de Wagner affirment avoir exécuté des mineurs et des civils

Le projet russe Gulagu.net a diffusé le témoignage de deux hommes présentés comme d'ex-combattants du groupe paramilitaire. Ils affirment avoir commis de nombreuses exactions et évoquent désormais des menaces à leur encontre.
Article rédigé par Fabien Magnenou
France Télévisions
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Capture d'écran d'une vidéo diffusée par le projet Gulagu.net et présentée comme étant le témoignage de deux anciens combattants de Wagner, qui rapportent des exactions contre des civils. (GULAGU.NET / YOUTUBE)

Ces documents rares, s'ils sont authentifiés, confirmeraient encore la cruauté des mercenaires de Wagner. Le projet Gulagu.net, qui dénonce la corruption et la torture dans les prisons russes, dit avoir recueilli les témoignages, publiés sur YouTube (en russe), de deux anciens commandants du groupe paramilitaire, qui ont opéré en Ukraine. Lors de ces entretiens téléphoniques, Azamat Ouldarov et Alexeï Savichev expliquent avoir tué des civils, dont des mineurs, lors de missions de "nettoyage" dans le Donbass. Ces conversations, publiées lundi 17 avril, ont été enregistrées durant toute une semaine, précise à franceinfo le fondateur de l'ONG, Vladimir Ossetchkine, opposant du Kremlin aujourd'hui réfugié politique en France.

Les deux hommes, selon lui, se trouvent actuellement en Russie, après avoir passé six mois sur le front. Comme beaucoup de combattants de Wagner, affirme Gulagu.net, ces deux hommes ont été recrutés en prison après avoir bénéficié d'une grâce présidentielle, respectivement aux mois d'août et de septembre. Franceinfo n'a pas pu vérifier de manière indépendante l'identité de ces témoins, mais la chaîne américaine CNN (en anglais) a toutefois obtenu des documents russes attestant que deux hommes portant ces noms ont été libérés à ces dates. Ces textes ont également été publiés (en russe) par Gulagu.net.

Des grenades dans une fosse remplie de corps

Alexeï Savichev, tout d'abord, dit avoir reçu l'ordre de lancer des grenades F-1 dans une fosse où étaient entassés les corps d'Ukrainiens et de Russes, blessés et morts mélangés, avant d'asperger les restes d'essence. Il raconte que ces faits se sont déroulés entre une caserne et la conserverie de Bakhmout, entre le 19 et le 20 janvier. "Sans la complicité de Poutine et de [Evguéni] Prigojine, [Azamat Ouldarov et Alexeï Savichev] auraient purgé des peines de prison dans les colonies de l'administration pénitentiaire, commente l'association Gulagu. Mais les autorités russes les ont envoyés à la guerre, après leur avoir appris à tuer."

Alexeï Savichev affirme par ailleurs avoir participé, le mois suivant, à l'exécution d'une vingtaine d'Ukrainiens non armés, dont une dizaine d'adolescents, au retour d'un échange de prisonniers de guerre. Il explique aussi que 70 anciens prisonniers russes ayant refusé d'obéir aux ordres ont été abattus sous ses yeux.

Azamat Ouldarov, visiblement en état d'ébriété lors de ces entretiens, assure pour sa part avoir exécuté par balle une fillette de 5 ans.

"Il y avait l'ordre de nettoyer tout le monde, d'éliminer tout ce qui se mettait en travers."

Azamat Ouldarov

à Gulagu.net

Selon lui, les mercenaires avaient reçu pour mission d'exécuter tout le monde à Soledar et Bakhmout, théâtres des plus violents affrontements dans le Donbass. "Prigojine nous a dit de ne laisser personne sortir de là." Il affirme également que son groupe a éliminé 300 à 400 civils dans le sous-sol d'un immeuble de Bakhmout, dont des dizaines d'enfants.

Ces témoignages ont été rapidement commentés à Kiev. "Ces simples aveux ne suffisent pas", a écrit sur Twitter (en anglais) Andriï Yermak, chef du bureau de la présidence. "Il doit y avoir une punition. Dure et juste. Et ce sera certainement le cas." "Nous avions déjà entendu des informations sur de possibles meurtres, par des 'Wagner', de civils, d'adolescents et de très jeunes enfants en février-mars 2023 à Soledar et Bakhmout", a également réagi Serhiï Cherevaty, porte-parole du commandement Est de l'armée ukrainienne, interrogé par la version ukrainienne de la BBC (en ukrainien).

Kiev ouvre une enquête

En attendant, le bureau du procureur général ukrainien a ouvert une enquête pour "violation des lois et coutumes de la guerre". "Il est probable qu'une demande officielle nous parvienne pour transférer nos archives", commente Vladimir Ossetchkine. Mais ce dernier ajoute que le Comité d'enquête russe a également "le devoir d'ouvrir une enquête contre Evguéni Prigojine et son entourage", ne serait-ce que pour vérifier les cas de meurtres d'anciens détenus russes évoqués par Alexeï Savichev.

Dans une autre vidéo publiée mardi 18 avril, les deux témoins de Gulagu.net font état de menaces nourries à leur encontre. Mais un peu plus tard, Azamat Ouldarov réapparaît cette fois dans un contenu de l'agence de propagande russe RIA FAN, contrôlée par Evguéni Prigojine. Il change de ton et accuse Vladimir Ossetchkine de l'avoir fait chanter, en échange de son témoignage. Ce coup de pression wagnérien, toutefois, n'a pas suffi à éteindre les accusations. Gulagu.net a diffusé une nouvelle vidéo (en russe) d'Ouldarov, mercredi, tard dans la soirée. L'ancien combattant décide de revenir à la charge et y réitère sa version initiale, qu'il assume entièrement.

"Si quelque chose leur arrive, Evguéni Prigojine portera la responsabilité de leur mort."

Gulagu.net

sur Telegram

Contacté par le média Viorstka (en russe), Alexeï Savichev, quant à lui, a affirmé avoir reçu 10 000 roubles (environ 110 euros) de la part de Gulagu, sans revenir sur son témoignage. "Mon informateur m'a expliqué que Savichev avait besoin d'argent pour louer une chambre, répond Vladimir Ossetchkine. Un bénévole de Gulagu a transféré cet argent à l'informateur, qui a joué l'intermédiaire." Alexeï Savichev a d'ailleurs renouvelé ses accusations dans un entretien accordé au Guardian (en anglais) : "Nous torturions des soldats aussi, il n'y avait pas de règles."

Une plainte contre Prigojine pour "menaces de mort"

Depuis la diffusion de la première vidéo, lundi, Evguéni Prigojine a multiplié les attaques ad hominem sur Telegram (en russe) contre Vladimir Ossetchkine et Gulagu.net. Il a d'abord assuré que son groupe paramilitaire ne tirait jamais sur des civils, jugeant une telle option "inutile", avant de qualifier le fondateur de l'ONG de "maniaque" et de "dégénéré", et d'appeler à son "arrestation" rapide. Signe d'une certaine nervosité ? "Aux yeux de Vladimir Poutine, estime Vladimir Ossetchkine, la plus grande erreur de Evguéni Prigojine n'est pas d'avoir tué des civils. C'est d'avoir laissé certains de ses combattants témoigner."

L'an passé, dès l'automne, Gulagu.net avait déjà documenté le recrutement par Wagner de prisonniers. En janvier, il avait également diffusé le témoignage d'un ancien combattant de Wagner réfugié en Norvège, qui évoquait lui aussi les exactions commises par le groupe paramilitaire.

>> "Ouvrez les yeux !" Le message d'un ancien combattant de la milice Wagner à Vladimir Poutine

Vladimir Ossetchkine considère que l'appel de Prigojine n'a rien d'anodin. "Quand il parle d'arrestation, il donne en réalité la consigne à ses agents de me kidnapper, de me mettre dans un coffre et de me renvoyer à Moscou pour me punir", réagit le fondateur de Gulagu.net. "Peut-être à coup de masse ?", ajoute-t-il, en référence à la sinistre marque de fabrique de Wagner. L'opposant russe s'est rendu dans un commissariat français, mercredi après-midi, afin de compléter une plainte pour "menaces de mort", déjà déposée la semaine dernière. Il évoque aujourd'hui "une situation difficile".

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