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Les Suisses s'inquiètent-ils vraiment de leurs immigrés français ?

Le magazine suisse "L'hebdo" suscite un tollé en publiant un "guide de survie à l'usage des Suisses" face à la masse des travailleurs français expatriés. Décryptage.

Article rédigé par Benoît Zagdoun
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min
Des passants devant une affiche électorale avant la votation "Contre l'immigration de masse", le 6 février 2014 à Zurich (Suisse). (MICHAEL BUHOLZER / AFP)

"Au secours !" s'exclame en une L'Hebdo sur fond de drapeau bleu-blanc-rouge (ou plutôt, rouge-blanc-bleu). Dans son dernier numéro, paru jeudi 25 juin, le magazine suisse francophone lance ce cri d'alarme face à la masse des travailleurs français expatriés en Suisse et aux effets supposés néfastes de cette immigration de travail en provenance de France. L'hebdomadaire propose même un "guide de survie à l'usage des Suisses" dont le chef, le voisin ou le beau-frère est français. Francetv info vous explique ce que cache cette polémique.

"French bashing" et "xénophobie" à la une

Dès sa parution, L'Hebdo s'est attiré les foudres de nombreux internautes qui ont dénoncé le "french bashing" voire la "haine xénophobe" véhiculée par cette une. Certains vont même jusqu'à demander à la rédaction de présenter ses "plates excuses", tandis que d'autres comparent le magazine suisse à Valeurs actuelles, l'hebdomadaire français de droite connu pour ses unes provocatrices.

Pas "la position de 'L'Hebdo'", mais de "l'ironie"

"Ce n'est pas la position de L'Hebdo", assure Alain Jeannet, le rédacteur en chef du magazine. Contacté par francetv info, il défend son hebdomadaire, "ouvert et pro-européen". Sa une "a étonné beaucoup de nos lecteurs", reconnaît-il cependant, ajoutant aussitôt : "On n'est pas devenu soudainement le Valeurs actuelles suisse."

"Les gens se sont arrêtés à la une et n'ont pas lu attentivement notre dossier", déplore le journaliste, qui invite ses détracteurs à lire son éditorial ainsi que les témoignages recueillis par L'Hebdo pour son enquête. "De toute évidence, le message n'est pas passé. Ils n'ont pas perçu la nuance d'ironie de la une", poursuit Alain Jeannet qui tente aussi d'éteindre l'incendie sur Twitter.

"Un phénomène récent" de francophobie en Suisse

"On décrit un phénomène relativement récent en Suisse romande devant lequel il ne faut pas fermer les yeux", explique le rédacteur en chef de L'Hebdo. "La Suisse romande est une région traditionnellement ouverte, favorable à la libre circulation des personnes, à laquelle elle doit en grande partie son dynamisme culturel et économique. Pourtant, il y a eu un refroidissement des relations avec les Français", expose Alain Jeannet.

Première explication : "Les cadres suisses sont un peu exclus des postes à responsabilité, ce qui est mal ressenti", avance le journaliste. "Quand un cadre ou un dirigeant français arrive dans une entreprise suisse, il a tendance à amener avec lui son équipe, faite de copains avec lesquels il a fait une grande école ou il travaillait déjà", détaille-t-il. 

Deuxième explication : "Dans les entreprises suisses, on observe un choc des cultures entre certains cadres suisses et français", résume Alain Jeannet. Ces derniers font preuve de "beaucoup d'emphase dans le verbe". "On parle beaucoup" et cela heurte la culture suisse dans laquelle "on parle peu, mais on fait". D'autant que "ce n'est pas celui qui parle le plus qui fait le mieux".

Troisième explication : Les cadres français "tentent d'introduire leurs pratiques comme s'ils étaient en territoire conquis". Le journaliste pointe notamment "une approche très hiérarchique" du management dans laquelle "le chef a toujours raison". 

De telles tensions sont déjà apparues précédemment en Suisse alémanique avec les Allemands, premiers à avoir profité de la libre circulation des personnes instaurée en 2002. Mais aussi de manière plus diffuse dans l'ensemble de la Suisse avec les managers américains et la culture managériale anglo-saxonne, souligne Alain Jeannet.

"Nous avons observé, incrédules, cette réaction de rejet", confie le rédacteur en chef. Ainsi, le 9 février 2014, les Suisses ont approuvé, lors d'une votation intitulée "Contre l'immigration de masse", l'ajout d'un article dans leur constitution fédérale fixant des quotas sur l'immigration des étrangers en fonction des besoins de l'économie. "Cette votation a libéré une parole francophobe jusqu’ici inaudible", analyse le journaliste.

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