Cet article date de plus de huit ans.

Une photo peut-elle changer le cours d'une guerre ?

Le cliché du petit Aylan Kurdi, 3 ans, dont le corps sans vie a été découvert sur le littoral turc, provoque une immense émotion. Francetv info a recueilli l'analyse d'Alain Genestar, ancien directeur de la rédaction de "Paris Match". 

Article rédigé par Hervé Brusini - Propos recueillis par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Un enfant syrien de 3 ans gît sur une plage à Bodrum (Turquie), après le naufrage de son embarcation, le 2 septembre 2015. (MAXPPP)

La photo d'Aylan Kurdi, un enfant syrien retrouvé mort sur une plage de Turquie, mercredi 2 septembre, émeut le monde entier. Dans une absolue sobriété, que montre-t-elle ? Une vie naissante fauchée par les fulgurances des guerres, une vie qui cherchait un refuge et qu’un policier turc semble saluer par un temps d’arrêt. L’image choque et provoque.

Faut-il la publier ? A quelles fins ? Une image peut-elle stopper la violence des hommes ? Voici les réponses d’Alain Genestar, ancien directeur de la rédaction de Paris Match, qui dirige aujourd’hui Polka magazine. Ce spécialiste du photojournalisme a souvent eu à décider de la publication d’images chocs.

Francetv info : On se souvient de la photo de cette petite fille brûlée par le napalm, courant et hurlant, photographiée en 1972 pendant la guerre du Vietnam. Ce cliché a été publié grâce à l’insistance de journalistes de l’agence Associated Press face à leur directeur qui refusait de le diffuser en raison de la nudité de l'enfant. C’est aujourd’hui l’une des plus célèbres photos du XXe siècle. Peut-on dire que cette image a changé le cours de la guerre ?

Alain Genestar : Cette fameuse photo, on la recevait comme un coup de poing en pleine figure. Et on dit souvent qu’elle a arrêté la guerre du Vietnam. C’est faux. De fait, cette image était très puissante et l’opinion publique s’en est emparée. La colère contre cette guerre a redoublé. Mais le conflit se serait arrêté de toute manière. Disons que la puissance de cette image a symbolisé le mouvement de l’opinion pour que cesse l’engagement militaire américain au Vietnam.

 

Des enfants fuient après une attaque aérienne au napalm près de Trang Bang, au Vietnam, le 8 juin 1972. (NICK UT / AP / SIPA)

Mais ce n’est pas cette image qui a stoppé la guerre. Il faut faire attention à ce que l’on dit. Une photo n’arrête pas une guerre. En revanche, comme des mots, comme des reportages télévisés, une photo peut contribuer à donner des arguments, alimenter des dossiers. Elle peut même fournir des preuves pour la justice internationale.

Vous pensez à quoi en particulier ?

Je pense aux images rapportées de Syrie par le photographe de guerre Laurent Van der Stockt. On y voit l’utilisation d’armes chimiques. Cela n’a pas déclenché de réaction militaire des Etats-Unis, alors que Barack Obama avait qualifié l'usage de telles armes de "ligne rouge". En revanche, ces photos pourront constituer des éléments cruciaux dans un futur procès international, s’il a lieu.

Je tiens à dire que les journalistes ne sont pas des enquêteurs de police. Quand nous publions une image, on doit toujours expliquer les circonstances de cette prise de vue. Dans le cas de la Syrie, nous n’avons ni la vocation, ni les moyens de pousser les investigations pour savoir d’où viennent ces armes chimiques. Ce sont les enquêteurs qui doivent établir qui a fourni ces armes, quels combattants les ont utilisées. Nous, journalistes, nous voyons presque exclusivement les victimes de ces armes. Ces photos ne sont donc qu’un élément de preuve. C’est peut-être aussi pour cela qu'elles ne peuvent pas changer le monde.

Y a-t-il d’autres exemples de photos chocs comme celle de la petite fille au Vietnam ?

Avec cette intensité, non, pas vraiment. Je pense plutôt à des travaux de photographes, comme ceux de l’Américaine Stephanie Sinclair. Pendant des années, elle a pris des images de mariages d’enfants en Afrique de l’Est et dans d’autres zones du monde. Dans ces pays très pauvres, les enfants sont utilisés comme monnaie d’échange entre les familles. Cette photographe fournit un travail méthodique qui ne juge ni ne condamne. Elle porte seulement à notre connaissance des choses absolument indignes.

 

Une exposition de la photographe américaine Stephanie Sinclair, à Rabat, au Maroc, le 4 décembre 2013. (FADEL SENNA / AFP)

Ces reportages ont provoqué des réactions dans le monde entier. Le Sénat américain a même organisé une exposition et on commence à prendre des dispositions pour empêcher ces pratiques. Autre exemple, celui des enfants au travail, ceux que l’on voit confectionner des ballons ou des chaussures pour Nike. Cela a provoqué là encore des réactions fortes, des prises de conscience et des réglementations. De la même manière, pendant la guerre en ex-Yougoslavie, certaines photos ont été particulièrement marquantes. Elles ont montré les massacres, les terribles traitements réservés aux populations, non sans évoquer parfois ce que nous avions connu pendant la seconde guerre mondiale.

Des détenus du camp de concentration d'Omarska, en Bosnie, en 1992. Des milliers de Bosniaques et de Croates y ont été retenus prisonniers et torturés par les Serbes après l’éclatement de la Yougoslavie.  (MURRAY / I.T.N. / SIPA)

Là encore, ces images interpellent, dérangent. Mais elles n’arrêtent pas les choses, pas plus qu’elles ne les provoquent. Les raisons des guerres sont d’une autre ampleur.

Le respect de la dignité humaine est un devoir absolu dans notre métier. Et l'on nous oppose souvent cette exigence dans le cadre de la publication d’images ultraviolentes. Autrement dit, nous devons représenter dignement les indignités faites aux hommes. Faut-il transgresser parfois ce principe ?

Non, je ne le crois pas. Dans ma carrière, j’ai souvent eu à prendre la décision de publier ou ne pas publier. Le premier des critères est notre responsabilité d’informer. On ne publie pas n'importe quoi n'importe comment. La notion de dignité a toujours été un guide dans mes prises de décision.

Plus précisément, la photo du jeune enfant retrouvé sur une plage de Turquie est-elle attentatoire à la dignité humaine ?

Je considère que sur cette image, la dignité de l'enfant est respectée. Il est allongé et, je dirais, "dans une position de repos". Son visage est à peine visible. Son corps n’est pas dégradé. Cette photo est extrêmement forte, violente, mais elle est publiable. Un enfant échoué sur une plage, ce choc entre une vie toute jeune, la plage qui suggère la traversée éprouvante et la mort qui frappe résument dignement le calvaire des réfugiés.

J’ai eu entre les mains les photos d’enfants déchiquetés après des attentats à Tel-Aviv. C’était horrible. Le photographe avait pris énormément de clichés, il était totalement traumatisé. Il avait tout envoyé et c’était insoutenable. Je me souviens des gens fauchés par l’explosion, la tête tournée sur le côté. J’ai vu des centaines de ces images, et c’est pour cela, grâce et à cause de cela, que je dis que la dignité est toujours à préserver.

Le contexte qui a produit l’image est-il à prendre en compte dans la décision de publier ou non ?

Les images produites par le groupe Etat islamique sont des représentations de l’horreur à des fins de propagande que nous ne publions évidemment pas. Identifier, connaître toutes les conditions de production de l’image est indispensable. Dans le cas de cette photo d’enfant, le contexte c’est la litanie des statistiques des réfugiés disparus en Méditerranée. Avec cette image, il y a brusquement une focalisation, une adhésion collective au fait de sortir de l’anonymat des chiffres. On ne sait trop à quoi c’est dû, pourquoi elle plutôt qu’une autre, mais c'est un fait : cette photo d’une petite vie qui s’en est allée sur un bord de mer se retrouve diffusée à travers le monde.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.