REPORTAGE. "Des fumées totalement transparentes" : à La Réunion, les centrales électriques passent des énergies fossiles à la matière végétale

L'île de La Réunion fait office de laboratoire de la transition énergétique française. D'ici cet été, la production de l'électricité sera presque entièrement renouvelable.
Article rédigé par Lauriane Delanoë - édité par franceinfo
Radio France
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Temps de lecture : 5 min
L'une des cheminées et les tuyaux des moteurs de la centrale EDF de Port-Est (au premier plan). Et les dômes blancs construits par l'entreprise Albioma pour stocker ses granulés de bois (en arrière plan). (LAURIANE DELANOE / RADIOFRANCE)

Le défi de la transition énergétique se pose dans les îles et territoires d’outre-mer. En effet, comment produire de l'électricité sans énergies fossiles quand on n'a ni centrale nucléaire, ni pays voisins pour importer si besoin ? L'île de La Réunion est le laboratoire de cette transition enclenchée par la France avec la conversion des trois principales centrales thermiques. Elles produisent maintenant de l'électricité avec de la biomasse, c’est-à-dire de la matière végétale.

Grâce à ces travaux menés entre l'an dernier et cet été, La  Réunion passe d'une électricité issue à 70% des énergies fossiles à une production presque entièrement renouvelable et beaucoup moins polluante. Cette conversion se voit et se sent sur le grand Port, près de Saint-Denis-de-La Réunion. Face à l'Océan indien, une centrale EDF y produit 40% de l'électricité de l'île. Elle brûlait du fioul lourd jusqu'à l'automne dernier mais tourne désormais avec un biocarburant à base d’huile de colza. Une légère odeur flotte au pied des moteurs. "Par rapport au fioul lourd, ça sent vraiment beaucoup moins. Certains avaient peur que ça sente un peu la friture mais vraiment c'est inodore", commente Alexandre Sengelin, le directeur de cette centrale.

"500 000 tonnes" de dioxyde de carbone économisées

"Aujourd'hui on a des fumées totalement transparentes et qui sont complètement dépoussiérées, décarbonées. Selon la réglementation européenne ça veut dire que la plante, pendant sa croissance, a absorbé au moins autant de dioxyde de carbone que ce que l'on va émettre au moment de la combustion. Localement on émet toujours du dioxyde de carbone, à l'échelle de la planète on économise 500 000 tonnes chaque année", se félicite Alexandre Sengelin.

La centrale EDF divise donc par trois ses émissions de CO2. En parallèle, les deux autres centrales thermiques de La Réunion sont aussi en conversion pour passer du charbon à une matière solide, à base de bois. Ces deux sites sont exploités par l’entreprise Albioma. Le premier, celui de Bois-Rouge, dans le nord-est de la Réunion, a fini ses travaux de conversion en 2023. Ceux du second, au Gol dans le sud-ouest de l’île, sont en cours et doivent se terminer cet été.

Fini les tas de charbon, à l’entrée de ces deux centrales. Les pellets de bois sont d’abord stockés sur le port, dans des grands dômes construits à côté de la centrale d’EDF. Ils sont ensuite transportés par une noria de camions, la nuit, jusqu’aux sites de production. Albioma assure qu’avec cette conversion, les émissions de CO2 ces deux centrales réunionnaises baissent de 80 à 85%, à l’échelle de la planète - en comptant le traitement du bois et le transport.

Les dômes de stockage des pellets de bois construits sur le site de Bois-Rouge. (LAURIANE DELANOE / RADIOFRANCE)

C’est ainsi que l’électricité produite à la Réunion devient quasiment à 100% renouvelable. Mais des experts et ONG critiquent une conversion pas si verte et difficilement soutenable. D'abord parce que cette biomasse - la matière végétale - coûte bien plus cher, que les autres sources d'énergie et parce qu'elle vient de loin. L'huile de colza transformée en biocarburant arrive de métropole, quand Albioma importe les pellets de bois principalement de pays du bassin indo-pacifique et, en complément, du Canada. C'est ce que dénoncent des ONG comme Reclaim Finance, Attac, Extinction Rebellion ou Greenpeace.

Christophe Barbarini, militant de Greenpeace à La Réunion : "L'énergie qu'on va brûler localement, on va la brûler en produisant moins de gaz carbonique et en produisant moins de soufre aussi. Donc ça, on ne peut que s'en réjouir. Mais passer de centrales qui brûlent du fioul à des centrales qui se servent de pellets et du colza mais qui ont besoin de fioul pour faire tout le voyage, ça veut dire des dizaines de milliers de kilomètres de transport. Il y a une forme d'hypocrisie."

"Ce n'est pas parfait mais c'est mieux"

EDF explique que le transport maritime de sa biomasse liquide émet moins que celui du fioul lourd utilisé : d’abord parce que le fioul venait de Mer du Nord, selon Alexandre Sengelin, avec une escale en Arabie saoudite, soit "une plus grande distance que celle parcourue par l’huile de colza, qui arrive d’une usine à Sète". Le directeur de la Centrale de Port-Est précise également que les navires consomment moins car la biomasse est moins dense que le fioul. La réponse du président d'Albioma est lapidaire : "C'est mieux d'importer de la biomasse que du charbon, ce n'est pas parfait mais c'est mieux". Frédéric Moyne met également en avant l'utilisation des végétaux locaux.

La moitié de l'année, ces deux centrales réunionnaises brûlent de la bagasse - un résidu de canne à sucre - et l'entreprise développe la récupération de bois directement sur l'île. "Par exemple, les résidus de palettes, les déchets verts, les troncs des arbres qui sont tombés après le passage d'un cyclone, la biomasse agricole..., énumère Frédéric Moyne. On travaille aujourd'hui sur la paille de canne qui reste aux champs. Peut-on ramasser un bout de cette paille pour alimenter nos chaudières, ce sera autant de biomasse importée en moins." Albioma va aussi, bientôt, brûler des déchets ménagers. À terme, cette nouvelle matière locale doit représenter 10% de la production de ses centrales. De son côté, EDF veut récupérer l'huile de friture des restaurants réunionnais mais ce sera marginal.

La centrale Albioma de Bois-Rouge est adossée à une sucrerie, visible à l'arrière-plan. Elle récupère ainsi la bagasse. (LAURIANE DELANOE / RADIOFRANCE)

Pour limiter l'impact de la conversion, il serait impossible de trouver sur l'île toute la matière nécessaire à la production d'électricité. EDF indique avoir besoin d’environ 200 000 tonnes de biomasse à base de colza, par an. Albioma, qui importait chaque année 600 à 700 000 tonnes de charbon à la Réunion, estime ses importations à 800 000 tonnes de granulés de bois chaque année, pour ses deux sites thermiques.

"Ce n'est pas soutenable"

Il faudrait près d'un million de tonnes de biomasse sur l'île, selon le calcul de Stéphane His. Plus largement, ce consultant indépendant installé à La Réunion alerte sur l'usage des terres à l'échelle mondiale. "Globalement, il faudrait une surface équivalente à La Réunion tous les ans pour produire cette biomasse. Donc, à mon sens, ce n'est pas soutenable d'autant plus qu'il y a un marché mondial de l'huile végétale. Quoi qu'il advienne, vous avez aussi besoin d'huile végétale pour faire des frites ou pour manger de la salade, assure-t-il. Derrière, la conséquence c'est que vous augmentez la pression globale, ça veut dire que vous allez chercher des terres supplémentaires pour produire un surplus d'huile végétale. Pour la forêt c'est la même chose ! Donc le bénéfice carbone est annulé. Plus globalement, c'est évidemment une impasse."

Alors comment décarboner totalement la production électrique sur La Réunion ? Stéphane His travaille pour un projet d'éoliennes en mer porté par les entreprises Akuo et BlueFloat. Albioma commence à explorer les possibilités de géothermie pour capter la chaleur de cette terre volcanique, encore faut-il que ces projets soient réalisables. D'ici là, pour son électricité, l'île compte donc sur la biomasse, sur ses panneaux solaires de plus en plus nombreux, ses barrages EDF et quelques éoliennes à terre. D'ici 2028, EDF prévoit de convertir les centrales thermiques des autres territoires isolés en terme électrique : la Corse, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane. En comptant la conversion de Port-Est à La Réunion, cela représenterait une baisse des émissions de dioxyde de carbone de 2,5 millions de tonnes par an, selon EDF.

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