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Pourquoi le Cambodge ne revendique pas ses biens culturels

Le musée Guimet, qui a inauguré une somptueuse exposition sur Angkor, possède nombre de pièces inestimables venues des fameux temples. A commencer par des statues. Ces pièces appartiennent au patrimoine culturel et à l’identité khmers, dont Angkor est le joyau. Pour autant, elles ne sont pas revendiquées par le Cambodge comme le sont les frises du Parthénon, demandées par Athènes à Londres.
Article rédigé par Laurent Ribadeau Dumas
France Télévisions
Publié Mis à jour
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Le célèbre temple d'Angkor se reflète dans un petit lac au lever du soleil (22-12-2012) (Reuters - Erik De Castro)

Une convention de l’Unesco, datant de 1970, interdit «l'importation, l'exportation et le transfert de propriété» d’un certain nombre de «biens culturels», notamment «les biens concernant l’histoire», «le produit des fouilles archéologiques (…) et des découvertes archéologiques», «les éléments provenant du démembrement de monuments artistiques ou historiques et des sites archéologiques», les «objets d'antiquité ayant plus de cent ans d'âge».  Le texte s’applique à des éléments postérieurs à 1970.

C’est ce qui a amené en 2011 le Metropolitan Museum of Art de New York à rendre 19 objets provenant de la tombe de Toutankhamon et qui «n’auraient jamais dû quitter l’Egypte», selon la direction du célèbre établissement. A l’inverse, le British Museum se refuse depuis des décennies à rendre à la Grèce les fameux marbres du Parthénon à Athènes. Et en 2009, la Chine avait violemment réagi à la vente aux enchères de deux statues en bronze provenant du sac du Palais d’été à Pékin en 1860.

Pour Athènes, l’affaire du Parthénon touche à l’identité grecque. Comme pour les Cambodgiens, les temples, qui figurent sur le drapeau cambodgien, sont «un élément fondateur de l’identité khmère». A tel point que pendant leur dictature sanglante, les Khmers rouges n’ont pas trop touché aux monuments anciens tout en les laissant se dégrader. Et tout en massacrant ceux qui travaillaient dans le monde de la culture. Parlant en avril 1976 à l’occasion du premier anniversaire de leur prise du pouvoir, le chef d’Etat Kieu Samphan, allait jusqu’à dire : «Même aujourd’hui, l’humanité admet que les temples d’Angkor sont un splendide chef-d’œuvre de nos ancêtres paysans».

Dans le temple du Bayon à Angkor (8-10-2013) (AFP - Only France - Only World - Beauvir-Ana)

On pourrait alors se dire que les pièces de Guimet venus d’Angkor, fleuron de la collection du musée, pourraient être revendiqués par Phnom Penh. Il n’en est rien. «Il ne faut pas tout mélanger. La convention de l’Unesco concerne des éléments antérieurs à 1970. Or, les objets khmers de notre collection ont été acquis bien avant», souligne Pierre Baptiste, conservateur en chef à Guimet et grand spécialiste du Cambodge. En l’occurrence à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. A l’origine de cette collection à partir de 1866 : Louis Delaporte (1842-1925), dont l’exposition de Guimet, Angkor, naissance d’un mythe, retrace la vie.

A ce niveau, il convient de rappeler les circonstances de l’acquisition de ces œuvres, aujourd’hui propriété du «plus grand musée d’art asiatique hors Asie». En 1863, le Cambodge avait été intégré dans l’empire colonial français. «Coincé entre le Vietnam et le Siam (aujourd’hui la Thaïlande), le souverain khmer de l’époque avait voulu s’allier avec la France pour lutter contre ses deux puissants voisins», explique Pierre Baptiste, qui précise qu’il n’entend en aucun cas justifier la colonisation.
 
Toujours est-il que Paris a soutenu le Cambodge, notamment contre les Thaïs qui avaient déjà occupé Angkor en annexant le nord-ouest du pays. C’est, semble-t-il, dans ce contexte qu’il convient de situer l’autorisation accordée par le roi Norodom Ier au départ pour la France des objets réunis par Louis Delaporte et ses collaborateurs. «Norodom entendait probablement redorer l’image de son pays en exportant des éléments de l’art khmer. Il s’agissait de montrer que le Cambodge était la source d’une grande civilisation», estime le conservateur. Sihanouk, le prédécesseur du roi actuel Norodom Sihamoni, avait d’ailleurs coutume de dire que son meilleur ambassadeur, c’était les sculptures d’Angkor.

Aujourd’hui, les Cambodgiens sont apparemment toujours dans le même état d’esprit. «Ils ne nous demandent rien», insiste Pierre Baptiste. Et de rappeler que le Musée national de Phnom Penh a prêté pour l’exposition des pièces qui n’étaient jamais sorties du Cambodge. De plus, dans sa préface du catalogue de cette exposition, Norodom Sihamoni rappelle que «depuis plus d’un siècle, les savants français ont contribué de la façon éminente à faire connaître l’histoire du Cambodge et la richesse de sa civilisation». En clair, il faut que cette tradition se perpétue. Pour l’instant, Guimet peut être rassuré sur le devenir de sa collection khmère.

Dans l'exposition «Angkor, naissance d'un mythe» au musée Guimet à Paris (14-10-2013). (AFP - Martin Bureau)

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